Portrait de famille à l’acide comique

Spectacle Six acteurs bien timbrés s’étripent avec talent au Poche à Genève

Ils révèlent la veine burlesque de l’auteure allemande Rebekka Kricheldorf

Le péril jeune. Son panache et sa gueule de bois. Le Valaisan Mathieu Bertholet, 38 ans, lance sa première saison à la tête du Poche de Genève avec une inconnue au nom formidablement romanesque, Rebekka Kricheldorf. Cette auteure allemande, 41 ans, s’est certes distinguée dans son pays. Mais personne n’a encore fait entendre en Suisse romande son ton d’agrume, tonique et amer comme un verre de Schweppes. Mathieu Bertholet a demandé à Guillaume Béguin de monter deux de ses pièces, Villa Dolorosa et Extase et quotidien (Actes Sud-Papiers). On peut voir la première ces jours – la seconde dès le 5 octobre – et on est séduit: Ionesco et Feydeau sont les aïeux de Rebekka Kricheldorf. Sa pièce marie l’absurde et le burlesque. Elle a un goût de pamplemousse, mais nappé de sucre, servi par six acteurs bien frappés.

La sympathie que Villa Dolorosa inspire tient d’abord à une esthétique pot de fleur, avec toute l’artificialité que cela implique, le caractère volontairement empoté d’Irina, Olga et Macha, les héroïnes de l’affaire. Ces trois, vous les cueillez dans leur humus. Vous êtes dans le salon d’Irina, au pied de son lit, devant un mur vert pomme – le décor est de Sylvie Kleiber. Elle fait la reine du jour, c’est son anniversaire, elle a 28 ans.

Regardez-la, c’est Tiphanie Bovay-Klameth qui l’incarne, merveilleuse en tête à claques. A sa droite, assise sur la tête de lit comme un perroquet sur son perchoir, Macha (Lara Khattabi) se prend pour un ange gardien. A sa droite, Olga (Caroline Gasser) a la raideur d’un maréchal d’empire après une défaite. Bref, elles n’ont pas le cœur à rire. Et elles sont irrésistibles. Est-ce qu’elles nous ressemblent? Peut-être pas. Mais on les reconnaît. Leur existence est un jardin d’hiver. Elles aspirent au soleil des tropiques. Il n’est pas sûr qu’elles soient douées pour.

Villa Dolorosa est une histoire de famille, mais vue du côté des enfants. Macha, Irina, Olga et leur frère Andreï sortent des Trois Sœurs. S’ils s’appellent ainsi, c’est que leurs parents, épris de grande littérature russe, avaient une passion pour Anton Tchekhov. Ça, c’est glissé malicieusement dans le dialogue par Rebekka Kricheldorf. La vérité, c’est qu’elle écrit Villa Dolorosa, avec un œil sur Les Trois Sœurs, comme on regarde une photo ancienne, un autre sur les pusillanimités de sa génération. Comme chez Tchekhov, les personnages pataugent dans une eau douteuse, où irrésolution et frustration prolifèrent en algues. Olga, qui vient d’être nommée directrice d’école, fulmine contre la bêtise des écoliers. Macha, elle, est mariée depuis longtemps avec Martin: elle se fane à ses côtés. Quant à Irina qui fête son anniversaire, elle collectionne les semestres d’étude à l’université. Et elle est toujours incapable de définir son avenir.

«Chiant» est leur mot. Celui qui revient à chaque acte. Il y en a trois et chacun correspond à un anniversaire d’Irina, ses 28 ans, ses 29 ans et ses 30 ans. La langue de Villa Dolorosa n’est pas précisément tchekhovienne. Elle fouette et tache. Un exemple? Jean-Louis Johannides, excellent dans le rôle de l’ami de famille. Il entre en scène, un saule pleureur dans les bras – l’arbre est élégant et fade, comme son personnage. Il joue Georg, doux quadragénaire dont le malheur est d’être encombré d’une épouse suicidaire. Il se confie à Macha qui pourrait bien avoir un faible pour ce lunaire. «J’ai une vie de merde», laisse-t-il tomber. Mais du sous-sol montent un halètement, et bientôt un hennissement. Andreï (Matteo Zimmermann) et sa fiancée Jeanine (Nastassja Tanner) rencontrée au bar Le Moscou, s’emballent. C’est ce qu’on appelle un effet de polyphonie.

Villa Dolorosa est le grenier d’une époque: on y boit du champagne, on écoute des vinyles punk, on se gargarise de grandes formules, on se suicide un peu, mais on n’avance pas. Le surplace comme sujet a théâtralement ses inconvénients. Le spectacle n’est pas dénué de trous d’air, de longueurs surtout. Mais il possède une pulpe que Guillaume Béguin a su presser. La sauvagerie enfantine de Matteo Zimmermann. La tyrannie boudeuse de Tiphanie Bovay Klammeth. L’ivresse en somme d’une génération aux bras ballants. Alors, champagne?

Villa Dolorosa, jusqu’au 18 octobre; Extase et quotidien, dès le 5 oct. rens. 022 310 37 59.

Ionesco et Feydeau sont les aïeux de Rebekka Kricheldorf. Sa pièce allie l’absurde et le burlesque