Livres

Portrait de la génération Erasmus

En six nouvelles, la jeune Elodie Glerum déploie une plume drôle et acide pour décrire le monde des jeunes trentenaires suisses

Une croisière nordique en ferry, un bar de Venise, un autre aux confins du pays de Galles… On voyage beaucoup dans les six nouvelles d’Erasmus, d’Elodie Glerum, dans l’Europe estudiantine et les sentiments, et surtout dans la langue, car l’auteur sait intégrer à merveille anglicismes et nouveaux mots avec un humour farouche, teinté d’amertume.

Elle aime déjouer, par l’ironie, la paresse intellectuelle, les idées reçues, les moutons de Panurge et la prétention. On «bitche» beaucoup dans ces pages (entendez que les langues de vipère ne chôment pas) et les piques satiriques s’enchaînent comme dans un spectacle comique, un stand-up. Ainsi l’auteur excelle dans la caricature lorsqu’elle dépeint un personnage inénarrable de coloc «soûlante», psychorigide et «protofasciste», la dénommée «Ogre», dans «La méthode suisse» (ou son équivalent, «Troll-aux-yeux-verts», plus loin dans un autre texte).

Un homme «périmé»

Mais ce n’est pas tout le charme de ce livre. La mélancolie et la solitude de nos vies sont explorées. C’est le cas de la très belle nouvelle «Le revenant», sur un professeur d’école qui a survécu à une grave maladie et que ses collègues, ses élèves ne comptaient plus voir revenir et avaient déjà oublié. Le miraculé imagine la première chose que sa femme aurait faite, à son décès: «Klara aurait sans doute commencé par jeter ses vêtements dans une benne à habits.» C’est le récit d’un homme «oubliable», qui se sent «périmé», et n’a, «durant toute sa carrière, pas eu l’impression d’avoir fait quelque chose de mal, ni de grand, du reste».

En filigrane, dans ce recueil, entre des textes aboutis et d’autres moins, se dessinent des rapports humains d’une grande dureté. Quelle valeur nous accorde-t-on dans une société de consommation où chacun est remplaçable? Il y a notamment la façon froide que le narrateur de «Ysbwriel» (mot gallois-anglais qui signifie d’ailleurs «poubelle») a de noter chaque femme qu’il croise, de 1 à 5 (et les cinq sont «rares»). A 32 ans, la narratrice de «La perfection», elle, se sent trop enrobée, «inutile». Ses rendez-vous «amoureux» assommants tournent au fiasco.

Petits miracles

Sous l’humour affleure la peur: soit nous ne valons rien, soit nous sommes voués très tôt à péricliter. Le temps des voyages Erasmus n’est qu’un «répit» de quelques mois, avant d’entrer dans un âge adulte et une vie «active» perçus par les personnages comme terriblement aliénants. A l’âge des réseaux sociaux, on noue aucun contact réel: «on se contente de passer» et les personnes qui nous entourent ont l’air de zombies. Pourtant, de petits miracles restent possibles: la rencontre entre un jeune homme et une femme passionnés par la littérature, et l’œuvre des sœurs Brontë…

Jeune auteur née à Vevey en 1989, Elodie Glerum vit à Amsterdam. Membre du collectif d’auteurs suisses romands AJAR, elle signe ici son deuxième livre après La belle époque, premier récit paru aux Editions Paulette en 2016. Elle se révèle une exploratrice de la médiocrité de nos vies (de nos sentiments, de nos histoires d’amour, de nos aspirations). Mais sans cynisme, et en parvenant toujours à nous en faire rire.


Elodie Glerum, «Erasmus», Ed. d’autre part, 156 p.

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