«Nous sommes des requins, pas des cygnes», résume Ryan Bingham à une jeune apprentie. Du charme, il en faut dans leur métier. Mais inutile de se leurrer: lorsqu’on débarque dans des bureaux inconnus pour faire le sale boulot à la place des patrons qui dégraissent, cela reste un sale boulot. Même en faisant passer la pilule par des conférences sur l’art de s’alléger de tout le superflu.

Est-ce que cette forme de «tueur à gages» existe vraiment? Dans le cadre de contrats entre géants du consulting et grosses entreprises en restructuration, ce n’est pas exclu. En tout cas, George Clooney parvient à nous le faire croire sans problème. Son interprétation de ce quadra sans trop de scrupules, qui vit plus dans les avions et les hôtels que chez lui, célibataire endurci préférant le sexe récréatif aux attaches familiales, est parfaite. Et même si l’on connaît les convictions politiques aux antipodes de l’acteur, difficile de ne pas y retrouver un autre aspect de son image de marque: celle du play-boy international qui affiche son hésitation entre café lyophilisé et starlettes.

Bref, Clooney n’a peut-être jamais paru meilleur qu’ici, confronté à des ambiguïtés aux résonances personnelles. D’autant plus que, pour qu’il y ait un vrai film, le scénario saisit son héros à l’heure du choix. Deux femmes viennent en effet bouleverser le mode de vie si «parfait» de Bingham: d’abord Alex, alter ego féminin apparemment aussi libre et décomplexée que lui (Vera Farmiga, des Infiltrés et Joshua), qu’il retrouve aussi souvent que le leur permettent leurs agendas chargés, et Natalie, une nouvelle employée de sa boîte (la nouvelle venue Anna Kendrick de Twilight) qui, à peine diplômée, a vendu à son patron l’idée de faire désormais le travail par visioconférence.

Comment va donc réagir notre homme, confronté à son tour au risque de devenir dépassé, trop cher et trop vieux pour son entreprise? Dans un premier temps, il prend la jeunette en tournée pour lui apprendre les ficelles du métier et, par la même occasion, la disqualifier. Mais c’est sans compter que la proximité crée des liens, tandis que sa famille se rappelle à son bon souvenir à l’occasion du mariage de sa sœur cadette. Ryan ne trouvera rien de mieux que d’y convier Alex…

On voit venir l’idée à des kilomètres: confronter le licencieur à la crainte d’un licenciement, le suave séducteur à sa triste solitude, le voyageur perpétuel au désir de se poser enfin. Mais le film le fait avec tant d’adresse que les conflits inté­rieurs de Bingham deviennent aussi les nôtres. Du moins jusqu’à une «surprise» un peu forte de café, même lyophilisé, qui ferait douter de l’honnêteté du film lui-même.

De la part de Jason Reitman, 32 ans, fils d’Ivan Reitman (Ghost­busters) qui se rêve plutôt en héritier de Billy Wilder et d’Alexander Payne, Up in the Air (oublions le titre «français» de In the Air) est à la fois une confirmation et une bonne surprise. Ce troisième film aurait en fait dû être son premier, Reitman ayant découvert le roman de Walter Kirn, dont il s’inspire, en 2001 déjà. Mais les propositions de réaliser Thank You for Smoking (2006) et Juno (2008) ainsi qu’un mariage sont venus s’intercaler, tandis que le projet y gagnait en maturité.

Des films précédents, on retrouve un certain art d’allier sensibilités indie et mainstream, attesté par les choix musicaux, le jeu avec les conventions et le brio des dialogues. Mais subsiste aussi le risque d’incohérence qui va avec, les dés pouvant vite sembler pipés – comme par l’absence suspecte de cigarettes dans Thank You For Smoking ou d’un réel choix d’avorter dans Juno. Moins faux-cul, Up in the Air montre la dure réalité du job et la séduction du mode de vie qui va avec pour mieux les remettre en question. Plus dramatique que satirique et plus fin que malin, il laissera Bingham sur l’amère victoire d’avoir enfin atteint le but de sa vie: l’entrée dans un club très exclusif…

Dans le climat de crise économique actuel, le film a aussi trouvé une nouvelle résonance. Là encore, c’est à double tranchant. Surtout quand on apprend que Reitman a fait appel à de véritables licenciés pour réagir «comme dans un documentaire», alors que leurs interventions ont fini en forme de séquences de montage d’un divertissement hollywoodien. Un coup de poing dans la figure de Bingham/Clooney n’aurait-il pas été plus parlant? Trop à distance et trop sentimental, Up in the Air flotte au-dessus de leur souffrance bien réelle.

Par contre, comme instantané de la société à deux vitesses et de plus en plus déshumanisée instaurée par la logique néolibérale, ce film tombe à pic. Sa fin ouverte, comme suspendue en l’air, compris.

Up In The Air, de Jason Reitman (USA 2009), avec George Clooney, Very Farmiga, Anna Kendrick, Jason Bateman, Amy Morton, Melanie Lynskey, Danny McBride, Sam Elliott, J.K. Simmons. 1h47.

Des films précédents de Reitman, on retrouve un certain art d’allier sensibilités «indie» et «mainstream»