Prix Renaudot de l'essai, la biographie de Madame Proust par Evelyne Bloch-Dano est sa troisième après celles de Madame Zola et de Flora Tristan. C'est le portrait nuancé d'une femme intelligente, cultivée, polyglotte, qui «n'aura eu d'autre ambition que le bonheur des siens». Jeanne Weil, épouse du Dr Adrien Proust, élève ses deux fils Marcel et Robert, le premier surtout dont elle est très proche, avec un «mélange d'exigence, d'autorité, de tendresse et d'humour». Dans une lettre à Barrès, Proust écrira peu après la mort de sa mère: «Toute notre vie n'avait été qu'un entraînement, elle à me passer d'elle pour le jour où elle me quitterait, et cela depuis mon enfance quand elle refusait de revenir dix fois me dire bonsoir avant d'aller en soirée…»

L'asthme de Marcel (il a 10 ans lors de sa première crise, dramatique) explique le lien anxieux qui unit le fils et sa mère. «J'aime mieux avoir des crises et te plaire que te déplaire et ne pas en avoir», lui avoue-t-il un jour. Elle veille sur lui avec une vigilance de tous les instants et demande à son «loup» de 18 ans, qui passe loin d'elle ses premières vacances, de lui indiquer quand il se lève et se couche, ainsi que ses heures d'air et de repos! Ce lien entre eux, l'affaire Dreyfus le renforce encore: Robert n'est d'ailleurs pas moins chaud partisan de l'innocence du capitaine que son aîné, alors que leur père est du côté du pouvoir et de la chose jugée.

En encourageant Marcel à travailler plus régulièrement, après la parution de son livre Les Plaisirs et les Jours, Jeanne Proust fait de son fils un écrivain. Pour lui, elle traduit La Bible d'Amiens du philosophe anglais John Ruskin, dans un mot à mot qu'il reprend afin de lui donner une forme plus littéraire: ce travail le prépare au grand œuvre romanesque auquel il se consacrera entièrement, deux ans après la mort de cette mère irremplaçable.

Madame Proust, d'Evelyne Bloch-Dano (Grasset, 384 p.).