Eric Reinhardt. Cendrillon. Stock, 578 p.

Cendrillon est un roman à lire maintenant, dans le tourbillon des feuilles, dans les ors et les ombres. Car Cendrillon est un éloge de l'automne. De bien d'autres choses aussi: de l'amour fou qui dure longtemps, des pieds cambrés, des chaussures de Christian Laboutin, des danseuses de Preljocaj, du Palais-Royal, du Brigadoon de Minelli et du Trou de Jacques Becker (deux histoires d'évasion), des rousses, de l'instant présent vécu comme une éternité. Voilà pour «l'existence poétique».

Les digressions ne sont pas le moindre charme de cette architecture baroque, débordante et structurée, qui forme un roman total: social et politique, autofiction délirante, geste de colère amplifié par le burlesque, mené par une nervosité contrôlée. Un livre qui est «trop», comme disent les ados, trop bien, trop drôle, et souvent trop long, simplement trop. Et si le narrateur et ses personnages ont pour horizon indépassable la langue serrée de Mallarmé, ils n'hésitent pas, eux, à se livrer à des débordements verbaux.

«Que serais-je devenu si je n'avais pas rencontré Margot à vingt-trois ans?», se demande Eric Reinhardt, le narrateur de Cendrillon. Il se donne trois avatars, des fils, comme lui, de la classe moyenne, à l'enfance écrabouillée par les déficiences et les lâchetés des adultes. Patrick Neftel, le plus pathétique, dont le père a fini par réaliser, à son instigation, ses menaces de suicide. Cette mort à la fourchette, grand-guignolesque à souhait, a laissé l'adolescent dans un état de prostration coupable. Il végète devant l'écran de la télévision qu'il inonde de sperme tout en planifiant un attentat sur le plateau d'un talk-show quand il ne spraye pas du Mallarmé sur les HLM du quartier.

Le géologue Thierry Trockel est si amoureux de sa femme qu'il rêve de la voir jouir de l'extérieur. C'est dans ce but que le couple traverse l'Allemagne en train, morne voyage vers des échanges planifiés sur Internet, qu'on devine déjà décevants. Thierry Trockel est le moins saillant (si l'on peut dire) des avatars de l'auteur, son motif disparaît longuement. Par contre, Laurent Dahl joue un grand rôle. Déjà parce qu'il permet de vastes digressions, un peu longues mais tout à fait passionnantes pour le profane, sur la bourse et les hedge funds. (On peut même y lire la dénonciation d'un système pervers). Et parce que la revanche énervée du trader sur une classe moyenne étouffante, sur une femme castratrice, est propulsée par une énergie autodestructrice réjouissante.

Dès la première phrase du roman, Laurent Dahl est en fuite, sa bulle a éclaté. Il n'a «pas eu le temps de se faire faire un faux passeport au nom de Simon Tanner». Dans un récit aussi saturé de références culturelles, ce signe ne peut être fortuit. Simon Tanner qui, dans le roman de Robert Walser, «aime la vie, mais pas pour y faire carrière», peut-il être l'alter ego de ce cynique, débordé par sa propre machine? Oui, car il est aussi celui qui «aime le danger, qui aime les abîmes, les vols planés, sans garantie!»

Et Walser n'a-t-il pas écrit un Cendrillon dont les personnages sont «entièrement poésie»? Comme Reinhardt le revendique pour lui-même qui, telle Cendrillon, croit à ses rêves et se montre prêt à les faire advenir. Le personnage de l'écrivain n'est pas le moins divertissant. L'amoureux de Margot est aussi un auteur susceptible, victime d'un complot hilarant ourdi par la bourgeoisie intellectuelle de gauche. Cette classe perverse se montre prête à tout pour garder ses privilèges symboliques et matériels et faire barrage aux ambitieux naïfs qui croient à l'ascension sociale (une émission de critique littéraire sur France Culture est versée verbatim à ce dossier de paranoïa comique imprégné de rancune). L'humiliation, thème central des romans de Reinhardt, est ici traitée sur tous les registres.

Avec brio, sens de l'oralité, démesure, mauvais goût, drôlerie, rage, grâce à un art de l'entrelacs des figures, en tendant des pièges au lecteur, en truffant le texte de références et de signes, Eric Reinhardt a réussi un gros coup.