Caractères

Portrait du poète en chasseur de tigre

Dans son «Anthologie personnelle», Jorge Luis Borges tente avec obstination d’attraper un grand fauve

«J’imagine un tigre», écrit Jorge Luis Borges dans un poème extraordinaire intitulé L’autre tigre. Dans la bibliothèque où travaille le poète, l’ombre s’installe et le fauve se met à rôder parmi les rayons. Les reliures et le papier s’effacent au profit de cette aube, où l’animal fend la forêt pour rejoindre le fleuve ou le lac où s’abreuver.

«Il n’y a dans son monde, ni noms, ni passé,/Ni avenir, rien qu’un instant incertain». Si le poète en sait long sur le tigre, celui-ci le ramène à cet «instant incertain» qui est peut-être bien le temps du poème: moment suspendu, sensation de vie pleine, totale, animale, de présence entière au monde, incarnation par la seule grâce des mots.

«Je te suis et te rêve/Ô tigre des rives du Gange». Pour celui qui dit «je», c’est une lutte avec le fauve. Tantôt le tigre s’incarne, feule et terrifie un troupeau de buffles. Tantôt le verbe reprend le dessus et il redevient une série de «tropes littéraires», «fiction de l’art et non créature».

L’échec est patent. Le poète repart à la conquête de la bête, sans illusions: «Celui-ci,/Comme les précédents, sera une forme/De mon rêve, un système de mots/Humains et non le tigre vertébré/Qui au-delà des mythologies,/Foule la terre».

Le lecteur est le spectateur de ce jeu de cache-cache. Voici le tigre qui dévore tout, et voici le papier qui l’enveloppe et le dompte; le fauve feule mais il profère des paroles, des sons familiers. On sent son souffle sur la nuque, son œil brille dans l’obscur des fourrés, et voilà qu’il s’évapore comme de l’eau sur la blancheur de la page.

Ce poème fabuleux qui apparaît dans L’auteur – un texte qu’on peut lire dans une traduction de Roger Caillois revue par Jean-Pierre Bernès au début du second tome de la Pléiade consacrée à l’écrivain argentin –, Borges l’a placé lui-même dans un autre ouvrage étonnant intitulé Anthologie personnelle. Dans ce livre publié en 1961 en espagnol, et paru en français dans la collection L’Imaginaire Gallimard en 2016, l’auteur de Fictions propose sa lecture de son œuvre, de son «cosmos», un autoportrait à travers des extraits qu’il a lui-même choisis.

Ce qui est fascinant dans L’autre tigre, outre le passage d’un monde à l’autre, de la bibliothèque à la jungle, des phrases aux muscles, c’est la détermination du chasseur. Son tigre a beau se dématérialiser après chaque apparition, le poète ne renonce pas: «… et je m’obstine/A chercher à travers le temps du soir/l’autre tigre, celui qui n’est pas dans mes vers.»


Jorge Luis Borges, Anthologie personnelle, Traducteurs multiples, collection L’Imaginaire, Gallimard, 260 p.

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