Après Amsterdam et Paris, mais avant Barcelone, la belle exposition des portraits de Rineke Dijkstra fait halte à Winterthour. Il faut la voir, ne serait-ce que pour attester de l'infinie capacité de renouvellement d'un genre, le portrait photographique, ou plus simplement être touché par le propos subtil de l'artiste néerlandaise, âgée de 45 ans.

Les grands formats de Rineke Dijkstra sont aujourd'hui convoités par les musées et les collectionneurs, et valent des fortunes. C'est une forme d'aboutissement pour un travail commencé en 1991, à l'occasion d'un autoportrait pris dans un centre thermal d'Amsterdam, où la photographe se remettait d'un grave accident. En maillot de bain, seule devant un fond neutre, Rineke Dijkstra tente de prendre la pause, mais ne prend en réalité que la mesure de sa vulnérabilité.

La photographe, qui gagnait à l'époque sa vie avec des portraits de commande dans le domaine de l'économie, a ensuite déplacé sa chambre 4 x 5 sur des plages des Pays-Bas (elle a grandi près de la mer), et aussi de Belgique, Pologne, Ukraine, Gabon ou Etats-Unis. Elle a fait poser des adolescents, seuls, en pied, dos à la mer, laquelle forme l'horizon au niveau des hanches des modèles. Un coup de flash élimine les ombres et détache l'individu de l'arrière-fond presque monochrome.

Peu directive, Rineke Dijkstra laisse les adolescents se débrouiller dans leur recherche d'une bonne posture devant l'objectif. Filles et garçons sont hésitants, gauches, mais jamais ridicules. Au terme d'un effort palpable, ils soutiennent le regard cyclopéen de l'appareil et affirment leur condition existentielle, pétrie de solitude, de fragilité, de quête identitaire. Tous sortent de la coquille de l'enfance, et font là, sur la plage, presque nus, tortillés comme des vers, leurs premiers pas en direction de l'âge adulte. Les compositions citent la Vénus de Botticelli comme les tentatives d'inventaire social menées par le photographe allemand August Sander dans les années 20.

Cet état transitoire, cet entre-deux-mondes précaire, est à l'évidence ce qui intéresse la photographe. Elle saisit de jeunes individus en plein rite de passage, en pleine «première fois». Après les bords de mer, Rineke Dijkstra a posé son trépied dans des maternités, cadrant des mères qui venaient juste d'accoucher. Serrant leur bébé dans les bras, debout, les jeunes femmes n'ont pas peur d'exposer les stigmates de l'épreuve qu'elles viennent de subir.

Cet orgueil cache à peine l'instabilité de leur posture exténuée, et la stupéfaction d'avoir basculé dans une autre identité, inouïe: être mère.

De même, Rineke Dijkstra tire le portrait d'adolescents empruntés, immobiles sur le seuil d'un dancing; ou encore des conscrits – garçons et filles – à peine entrés dans l'armée israélienne. Elle s'intéresse aussi à un jeune volontaire de la légion étrangère, le photographiant à sept reprises pendant les trois premières années de son engagement. C'est à nouveau un individu surpris en pleine mutation, qui s'affirme sous une autre peau, un autre uniforme, dans un autre groupe, dans un autre lieu. Les changements physiques sont imperceptibles: un regard qui se durcit, des épaules plus massives, une mâchoire plus carrée.

Deux vidéos tournées par Rineke Dijkstra complètent l'exposition. L'une décrit une pré-adolescente dans l'exercice difficile d'un karaoké, l'autre montre des amateurs de techno qui dansent ou, pour les plus timides, remuent du chef au son de la musique. Là encore, ce qui pourrait prêter à rire moqueur ne suscite en fait que tendre empathie, et de l'admiration devant un propos artistique aussi bien amené.

«Portraits», Rineke Dijkstra, Fotomuseum de Winterthour, jusqu'au 22 mai. Ma-di: 11h-18h, me: 11h-20h. Rens: 052/234 10 60 ou http://www.fotomuseum.ch