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Dominique Jackson dans son personnage d'Elektra, Pose saison 1, épisode 4.
© FOX ©

Série TV

«Pose» met la transidentité au premier plan

Nouvelle production du magnat des séries Ryan Murphy, «Pose» raconte le quotidien et les combats des personnes transgenres, dans le New York des années 1980. Un grand pas pour la représentation de cette communauté encore souvent délaissée par le petit écran

«Et la prochaine catégorie est consacrée, mesdames et messieurs… à la royauté!» Autour de la piste, le public rugit d’enthousiasme et ovationne la première candidate: une jeune femme en robe panier style Marie-Antoinette qui s’avance, minaude sur ses talons hauts, salue avec panache, bref, fait le show. Au micro, le chauffeur de salle jubile et les juges, en rang d’oignons, brandissent leurs notes: une avalanche de 10 sur 10.

Bienvenue dans un «bal». Pas de ceux où l’on valse à trois temps sur du parquet patiné, mais ceux qu’on donnait chaque semaine à Harlem, à la fin des années 1980: des soirées de danse et de défilés organisées par – et pour – la communauté LGBT. Regroupés en «maisons», sortes de familles régies par une «mère» ou un «père» spirituels, les participants s’affrontent en costumes affriolants pour remporter d’imposants trophées.

C’est cette sous-culture new-yorkaise, faite d’extravagance et de paillettes et encore méconnue du grand public, qu’a choisi de mettre en lumière Ryan Murphy dans sa nouvelle série, Pose, diffusée sur la chaîne américaine FX et sur Canal+ Séries. Le légendaire scénariste et producteur, à qui l’on doit American Horror Story ou Glee, veut raconter la réalité derrière ces flamboyantes festivités: celle que vivent les personnes transgenres, raillées et ostracisées par l’Amérique conservatrice de Reagan, obnubilée par le succès matériel et l’apparence.

Casting pionnier

«Les bals rassemblent ceux qui ne sont bienvenus nulle part ailleurs. Ils célèbrent une vie que les autres ne pensent pas digne d’être célébrée», tempête Blanca. Après avoir été testée séropositive et convaincue qu’elle n’en a plus pour très longtemps, cette forte tête décide de quitter la «maison» qui l’a recueillie, afin de fonder la sienne. Ce qui ne plaît guère à Elektra, matriarche excentrique à l’orgueil aussi saillant que ses pommettes, qui voit ce départ comme une trahison. D’autant que la magnétique Angel, qui concourait aussi pour elle, admire l’audace de Blanca et lui emboîte le pas. La guerre est déclarée, que les plus flamboyantes gagnent.

Blanca, Elektra et Angel, toutes trois typées et transgenres, sont les héroïnes d’une histoire en huit épisodes qui leur donne enfin la parole. Car si l’on rencontre d’autres personnages récurrents comme Damon, jeune danseur recueilli par Blanca après un douloureux coming out, ou encore Stan, employé de la tour Trump (!) et sa femme, interprétés par Evan Peters et Kate Mara, c’est bien la communauté transgenre new-yorkaise et ses combats qui constitue le cœur de la série.

Et pas seulement sur le papier: le casting de Pose compte le plus grand nombre d’acteurs transgenres dans l’histoire des fictions TV. Une petite révolution, qui donne aux premiers concernés l’opportunité de se représenter eux-mêmes. «Le temps où l’on mettait une perruque sur la tête d’un homme en le déclarant transsexuel est révolu», affirme Ryan Murphy, qui a également invité plusieurs scénaristes et producteurs transgenres à le rejoindre derrière la caméra. Un engagement pas si surprenant de la part d’un magnat des séries qui se fait souvent le porte-parole des opprimés et le partisan des différences: alors que les deux premières saisons de sa série d’anthologie American Crime Story traitent d’homosexualité et de racisme, Glee raconte les déboires d’une chorale de lycéens, trop geeks pour entrer dans les moules adolescents.

Objets sexuels

Mais les questions de transidentité, elles, s’invitent encore rarement sur le petit écran. Selon l’association de veille médiatique Glaad, seuls 16 des 270 protagonistes LGBT repérés dans les séries l’an dernier peuvent être qualifiés de transgenres. Et bien qu’ils marquent les esprits, la majorité d’entre eux sont cantonnés à des rôles secondaires ou se retrouvent noyés dans la masse, à l’instar de la détenue Sophia Burset dans la série carcérale Orange is the New Black.

En 2014, Amazon change la donne avec Transparent, comédie autour d’un père de famille annonçant à ses enfants qu’il va changer de sexe, quand ceux-ci attendaient plutôt un scoop au sujet de leur futur héritage. Une série globalement acclamée pour son réalisme. Puis, un an plus tard, Netflix dévoilait la superproduction Sense8 et ses huit super-humains mystérieusement connectés entre eux, dont Nomi, jeune militante transgenre, clairvoyante et d’une étonnante complexité.

«Ses relations et son identité sont certes explorées, mais sa présence dans le récit ne se résume pas à cela», relève Janna Kraus, du Transgender Network Switzerland. Qui, tout en saluant cette visibilité croissante, souligne que la représentation télévisuelle des personnes transgenres reste encore bien souvent problématique, surtout pour les femmes, plus exposées que leurs homologues masculins. «Dans beaucoup de cas, elles sont réduites à de simples créatures exotiques, des objets sexuels, une opportunité de renverser le scénario ou une découverte pour les autres personnages. Quand il ne s’agit pas de travailleurs du sexe exploités et abusés qui subissent des violences physiques à l’écran. Ces portraits ne servent pas la cause.»

Engagement discret

Sur fond de tubes sucrés typiques des eighties, à la Whitney Houston ou Janet Jackson, et ses intrigues dignes d’un soap familial de la même époque, Pose donne parfois l’impression de ne pas se prendre très au sérieux. Un ton qui détonne avec l’ambition quasi politique affichée sans détour par la série.

Mais c’est aussi là que réside sa force: se désoler sans pathos, dénoncer sans cris, dépeindre sans fard ces petites luttes du quotidien pour des droits fondamentaux. A commencer par celui de se faire servir dans un bar gay sans être traité de guignol en costume d’Halloween puis jeté sans ménagement sur les pavés. 

Un combat vers l'acceptation et la dignité auquel Ryan Murphy souhaite aujourd'hui contribuer. Ce dernier a annoncé que tous les bénéfices de Pose seraient reversés à des associations LGBT.

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