Andrew Blake, L'Irrésistible Ascension d'Harry Potter, Trad. de Michèle Hechter, Le Félin/Kiron, 140 p.

Le succès des aventures du petit magicien à lunettes a quelque chose de troublant! Harry Potter a sauvé deux maisons d'édition, en Angleterre et aux Etats-Unis, et accompli un miracle encore bien supérieur: convertir à la lecture des millions de gamins partout dans le monde et réconcilier presque autant d'adultes avec leur part d'enfance. Un tel raz-de-marée lui a valu le mépris d'une partie de la critique anglo-saxonne et les anathèmes de fondamentalistes chrétiens effrayés de voir célébrer le triomphe de pratiques «sataniques». L'essai d'Andrew Blake, directeur du département Culture du Kings Alfred College à Londres, offre une analyse très intéressante des raisons du succès de cette série qui s'est imposée dès le premier volume, bien avant son exploitation médiatique et commerciale.

On l'a dit, Joanne K. Rowling a su marier habilement des éléments fondateurs de la plupart des grands récits – l'identité perdue, le destin révélé, la formation initiatique, la lutte du bien contre le mal – avec des éléments d'identification contemporains. On retrouve dans Harry Potter des traces de Cendrillon, de Merlin et du Club des cinq, mais le magicien et ses copains ressemblent aux enfants d'aujourd'hui, avec leurs désirs et leurs angoisses.

L'analyse d'Andrew Blake, rédigée avec une distance et un humour très britanniques, a ceci de plaisant qu'elle aborde la série sous un angle politique et sociologique nouveau. Le premier épisode opère sa percée au moment où les travaillistes reviennent au pouvoir, en 1997, à la tête d'un pays techniquement sous-développé qui, selon Julian Barnes, cité par Blake, est «une sorte d'île rurale pauvre, célébrant son identité dans des fêtes de village», désertée par la foi mais où résonne «le vague écho du multiculturalisme». Dans ce contexte, Harry Potter apparaît comme une figure «rétrolutionnaire». Ce néologisme est né dans les années 1990 quand la marque Jaguar a lancé un nouveau modèle à la pointe de la modernité mais sous des habits anciens, un peu comme les «nouveaux travaillistes» ont récupéré l'héritage de l'Angleterre cool des années 1960.

Le New Labour s'est lié à la petite bourgeoisie pavillonnaire (celle du magicien). Une classe qui avait besoin d'être rassurée, particulièrement sur le point de l'école publique, en faillite depuis longtemps. Et Harry Potter fut la potion magique du gouvernement! «Education, éducation, éducation»: la série a non seulement redonné le goût de la lecture à toute une génération; elle est en soi un éloge du livre. En effet, c'est à la bibliothèque et à la librairie que les apprentis magiciens trouvent leurs meilleures armes.

Dans d'autres domaines aussi, l'instinct de Joanne K. Rowling a rencontré les angoisses du temps, remarque Andrew Clarke. La démission des pères, dépassés par leurs problèmes. Le triomphe des filles, mieux intégrées dans le système scolaire, entraînant le «tremblement des sexes». Sous leurs défroques de légende, le petit magicien, ses copains et ses maîtres reflètent bien l'état de la société contemporaine, en Angleterre mais aussi partout dans le monde.