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Les poupées du diable

Le triptyque des maudits, du Fribourgeois Damien Murith, paraît en un seul volume, au moment où l’auteur se voit récompensé par le Prix Lettres frontière

En 2013, paraissait La Lune assassinée, premier volet de ce qui allait devenir le «triptyque des maudits», publié aux Editions de l’Age d’Homme. Dès son entrée en littérature, Damien Murith, né en 1970, frappait par l’ambiance qu’il parvenait à créer, celle d’un conte noir tout droit sorti du XIXe siècle mais ciselé en une série de proses poétiques. Le baroque des images anciennes était mis au service d’un découpage fragmentaire, plus contemporain, comme si vous lisiez un roman-feuilleton d’Eugène Sue mais en un concentré vertigineux de 150 pages.

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Le scénario de La Lune assassinée met en scène un couple. Césarine est mariée à Pierre, qui travaille à la mine. Pierre tombe fou amoureux de «la Garce», une vamp que l’on imagine tout droit sortie d’un film muet. L’homme devenu «enragé» se consume dans la passion et la luxure, Césarine le voit s’éloigner de lui. Sa belle-mère, «la Vieille», rétorque à sa bru: «Tais-toi idiote, et fais le poing.» Le chapitre 13, trois lignes seulement, dit le corps de la maîtresse, devenue fruit vénéneux à dévorer: «Pierre est en elle: vulve affamée, violâtre, lisse comme la peau d’un raisin, et au-dessus, le pubis, sombre araignée à la chevelure hirsute.»

Le petit théâtre de marionnettes de Damien Murith devient peu à peu danse macabre. Il y a dans son écriture la précision, la fausse naïveté, l’éloquence, la poésie et la violence des tympans de cathédrale gothique. Ces récits sont des fables, des vanités.

La fièvre de la jalousie

Après La Lune assassinée, l’auteur continuait dans la même veine avec Les mille veuves, paru en 2015, et Le cri du diable, en 2017, ce troisième opus venant d’être récompensé par le Prix Lettres frontière. Les mille veuves investit le monde des ports, des marins, développant sa fantasmagorie autour d’une vieille femme, «la sorcière». La femme fatale est remplacée par la mer, qui emporte les marins. Le cri du diable se déroule dans la ville et ses tavernes. Une femme devient la muse d’un peintre, avant que son passé ne la rattrape et ne la happe.

Chez Damien Murith, les villages sont mangés par les vents, le gel de l’hiver mord la terre, «le ciel est lourd et bas; les nuages comme des forçats le portent à bout de bras». On ne meurt pas, on «crève», dans une langue à la fois âpre et échevelée. Les rapports humains sont dévorants, hommes et femmes en proie à la fièvre de la jalousie. Une littérature des humeurs qui rappelle les romans de Barbey d’Aurevilly, les corps poussés à bout, le sang échauffé qui finit par tourner.

Partout on devine la marque du diable rôdeur qui danse sur les toits des chaumières, manipule les vivants ainsi que des jouets. Quel plaisir, pourtant, à la lecture de ces images d’Epinal, autant de miniatures ensorcelées qui pourraient verser dans la parodie, le kitsch, tourner au procédé, mais qui sonnent vrai malgré leur stylisation. Et le lecteur d’être emporté, émerveillé par la beauté lapidaire et le pouvoir diabolique de ces textes.


Damien Murith, «Le livre des maudits» (intégrale, La Lune assassinée, Les mille veuves, Le cri du diable), L’Age d’Homme, 354 p.

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