Enfin un couple normal. Billyboy, surtout, un gars quadrillé de Burbury, du chapeau au fuseau. Il est arrivé en retard. Il dit: «Vous ne voulez pas venir boire un café au Palace? J'adore le Palace!». Mais il reste là, sans raison. Maîtrise son image devant le photographe, énumère ses bijoux: grosse croix de chez Dior, cliquetis de chez Chanel, des bracelets du XVIIIe siècle. Billyboy: enfant adoptif grandi aux Etats-Unis, pâleur de peau et excentricité à la Warhol, un touche-à-tout qui s'est très tôt mis en scène. Sa peau, son apparence et sa vie résonnent comme une œuvre d'art. Dans sa biographie, on ne sait pas où commence la légende. Il collectionne les vêtements de haute couture, imagine des bijoux, pose pour Robert Mapplethorpe, Andy Warhol justement, Doisneau ou Testino.

L'autre, c'est Lala. Au moins un qui a la tête froide. «Je suis le génie, il a le talent», lance Billyboy en jetant sa main derrière l'épaule. Lala, le grand au crâne chauve, se donne un mal fou pour expliquer la démarche artistique du couple. Il a quelques années de plus que Billyboy, il s'appelle Jean Pierre Lestrade, né en Algérie. Quand il rencontre celui qu'il appelle si simplement «l'amour de sa vie», il était musicien, chanteur du groupe «Lala et les émotions». C'était il y a vingt-trois ans. Depuis, ils créent ensemble. Billyboy et Lala se sont établis dans la campagne vaudoise il y a quelques années et y ont installé une fondation regroupant leurs collections d'art, de poupées et de vêtements.

«Enfin un jeune homme normal!» C'est ainsi que le magazine Actuel avait accueilli Billyboy à son arrivée à Paris dans les années 1980. Mettre la norme cul par-dessus tête, c'est un de leur objectif dans la vie. Depuis 1989, Billyboy et Lala créent des poupées. Une soixantaine d'entre elles sont exposées au Mudac à Lausanne depuis ce jeudi, parmi les étranges tableaux que Billyboy prend pour des préfigurations d'une cité déserte. Parallèlement, des photos de leurs créations seront montrées au Musée de l'Elysée.

Des poupées, donc. Enfin, pas des poupées normales. Les girls de Billyboy et Lala portent toutes le nom de Mdvanii, comme Roussia Midvani, une belle princesse russe des Années folles. Sauf que les i ont été réunis à la fin du mot. Il faut suivre, les poupées rusent. Mdvanii, contrairement aux apparences, ce n'est pas une poupée. «Nous utilisons l'effigie d'une femme miniature et articulée qui accepte qu'on la prenne parfois pour une poupée. Mais en fait, c'est juste un support pour notre discours artistique», explique Billyboy.

Ceci n'est donc pas un jouet qu'on traîne par les cheveux. C'est une manière pour les deux hommes d'exprimer leurs interrogations sur l'avenir et de formuler leurs doutes. Il y a les Mdvanii intergalactiques, déjà montrées à la Maison d'Ailleurs à Yverdon en 2001. Il y a Earth Walk, la mutante se rendant sur terre, le corps entièrement recouvert de coquilles d'œuf avec une grande cape de gaze délicatement brodée d'insanités - «Ce qui choque aujourd'hui ne choquera plus demain», professe Lala. Il y a la Mdvanii cyber sexuelle, dont la poitrine est dénudée comme la plupart de ses consœurs: «Pourquoi cache-t-on encore les seins d'une femme?» Puis il y a celle qu'on a attachée à une croix bardée de marques haute couture. «C'est Sainte Glamour, présente Lala. Mais elle n'est pas crucifiée, elle est juste attachée avec des rubans Dior, John Galliano et Hermès. La croix est le signe de la chrétienté, bien sûr, mais c'est aussi un terme utilisé dans le langage courant. On dit «porter sa croix» et quand on le dit, on ne s'identifie pas nécessairement à Jésus-Christ. Mdvanii, c'est la madone des fashionistas en somme, des victimes de cette forme d'hallucination collective symbolisée par le pouvoir des marques.» Billyboy réajuste le déshabillé noir déchiré sur les jambes de sa martyre. La douleur se taille des habits de reine.

Mdvanii est l'aboutissement artistique d'un long intérêt pour les poupées, les vraies. Billyboy est un collectionneur de poupées de mode depuis toujours. On dit que ses malles étaient remplies de Barbie quand il séjournait au Chelsea Hotel de New York durant les années pop art. En 1984, alors qu'il crée des bijoux pour la jet-set à Paris, il demande aux représentants de la haute couture française de concevoir des habits pour la poupée Barbie. C'est le point de départ d'une exposition itinérante, rappelant «Le théâtre de la mode», qui a relancé la mode française d'après-guerre. Billyboy encourage les créateurs de la Barbie à revoir l'image de la poupée. Il lance un modèle anti-midinette: robe fourreau noire, lunettes et ongles laqués noirs. Il est aussi l'auteur d'un ouvrage sur le phénomène sociologique Barbie.

Mdvanii est née en réaction à cette image stéréotypée de la femme qui fait le bonheur candide des petites filles. «Mdvanii, c'est moi», résume Billyboy. «C'est mon côté androgyne, l'aspect délicat de l'humanité». Billyboy continue: «elle exprime la solitude en chacun de nous, de manière très optimiste, finalement». Mdvanii, ce n'est pas une poupée, c'est un minimoi.

«Mdvanii, ceci n'est pas une poupée», Mudac, Lausanne, jusqu'au 11 février 2007. Photographies de Billyboy et Lala, Musée de L'Elysée, Lausanne, du 23 novembre au 28 janvier.