Baz Luhrmann est fou. On le pressentait déjà quand on l'a vu débouler de nulle part avec ce bonbon kitsch qu'était Strictly Ballroom, puis franchir le Pacifique avec un Roméo +Juliette contemporain aussi déjanté que fidèle à l'esprit de Shakespeare. Une nouvelle fois, l'Australien outrepasse l'imaginable avec Moulin Rouge, déclaration d'amour en forme de feux d'artifice à la comédie musicale. On en a forcément entendu parler, de ce film qui a fait l'ouverture de Cannes puis la clôture de Locarno. Et pourtant, rien ne peut préparer au déluge visuel et sonore, au postmodernisme tapageur et à la beauté néanmoins sidérante de ce film. Le voici enfin, ce spectacle total que l'opéra avait un temps rêvé d'être!

Baz Luhrmann n'y va pas par quatre chemins: il serait plutôt de genre à emprunter tous les chemins à la fois. Ainsi, venir après tout le monde ne lui pose aucun problème. Il se sent aussi bien héritier d'Offenbach que de Puccini, de Jean Renoir que de Bob Fosse, de Toulouse-Lautrec que de Pierre et Gilles, de Nat King Cole que de Kurt Cobain. Reste à marier toutes ces choses vues, entendues et aimées en un tout cohérent. Remix douteux? Pas aux yeux de ce critique, pour qui le sentiment permanent de déjà vu s'est transformé en jamais vu d'une évidence éclatante, la cacophonie éprouvante en un hymne bouleversant à la nécessité de l'art pour transcender la vie.

Le scénario n'avait pas à être plus qu'un livret. C'est devenu l'histoire de Christian, jeune écrivain pauvre et puceau qui tombe amoureux de Satine, danseuse et putain du Moulin Rouge, et du spectacle qu'ils préparent, hélas financé par un duc qui veut Satine pour lui. Autrement dit, l'éternel combat de l'amour et de l'argent, à travers une mise en abyme qui concernera tout l'art du XXe siècle. Cadrant son film avec un rideau de scène et la chanson Nature Boy à la morale explicite («La plus grande chose que tu apprendras jamais est d'aimer et d'être aimé en retour»), Moulin Rouge ne cherche pas plus d'excuses à son parti pris d'artifices qu'à son romantisme exacerbé.

Ce sont les sens et l'émotion qui sont avant tout sollicités ici et il faut oser s'y abandonner, laisser derrière soi toute notion de bon goût, d'ontologie du cinéma ou de cynisme. Ce qui ne veut pas dire que l'intelligence n'y trouvera pas son compte. Ne serait-ce que pour son audace esthétique, Baz Luhrmann mérite déjà d'être salué. Mais cette fois, le doute n'est plus permis: artiste hors normes, il est de ceux capables de redéfinir les limites du cinéma. Le reste n'est qu'affaire de goût – secondaire, en somme.