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Raymond Rolland, alias Roland de Beaufort, avec sa belle, Lise Bodin. Figure éphémère du Tout-Paris, le couple sera traduit en justice.
© Topham Picturepoint

Roman

A la poursuite des kidnappeurs d’Eric Peugeot

Dans «Série noire», Bertrand Schefer tournoie autour d’un fait divers qui a marqué l’année 1960 et réveille ses étonnants protagonistes, fantômes d’un Paris ivre de jeunesse et d’inconstance

Série noire. Le nom de cette collection mythique est devenu un titre: Série noire est un roman de la rentrée littéraire 2018. Un beau roman d’ailleurs, signé Bertrand Schefer, un écrivain (Cérémonie, La photo au-dessus du lit, Martin) «qui est aussi cinéaste», précise son éditeur P.O.L. Détail qui, on le verra, a son importance.

Mais pour l’instant tenons-nous-en à ce mot «roman» apposé sur la couverture du livre intitulé Série noire. Tiens? On le retrouve au dos du livre: «Pour une fois, nous dit la quatrième de couverture, c’est le roman qui inspire le fait divers.»

Jeux de mise en abyme donc. Puisque le sujet de Série noire tourne autour d’un fait divers authentique, l’enlèvement du jeune Eric Peugeot en 1960. C’est le premier grand kidnapping survenu en France. Or ses auteurs ont eu l’idée de ce délit en lisant un roman américain de Lionel White, paru dans la Série noire sous le titre de Rapt. Une fiction littéraire, elle-même inspirée par l’enlèvement du jeune Lindberg, et qui servira de trame, de scénario de base aux kidnappeurs français. La lecture n’inspire pas que les malfrats: c’est encore dans un roman de Lionel White que Godard puisera la matière de Pierrot le Fou.

Cartographie

Ce jeu de miroirs est une première boucle narrative dans Série noire. Il y en a beaucoup d’autres, car Bertrand Schefer n’approche pas sa matière de façon linéaire. Comme un cinéaste armé d’une caméra, il tourne autour du sujet, l’examine sous tous ses angles. Il procède par cercles concentriques, plus ou moins serrés, pour tenter de saisir non seulement un événement mais aussi l’entier d’une époque. Et ce, en s’intéressant de près aux liens – souvent surprenants – entre réalité et fiction.

Cartographe, enquêteur, l’auteur tisse, un peu à la manière d’un Patrick Modiano, une toile de sens et de correspondances. Il y plonge son lecteur qui se retrouve happé, emporté dans une Chevrolet Impala dérobée à Anvers, vers les années 1960, vers le Festival de Cannes, vers Saint-Germain-des-Prés, vers Copenhague, vers les écrans de la Nouvelle Vague, vers un certain esprit mondain, canaille, léger, tout enivré de jeunesse et de promesses.

Comme Patrick Modiano, Bertrand Schefer s’attache aux noms. Noms de lieux – le «Mammy’s Bar de la rue Washington», «Le Grand Hôtel de la rue du Scribe», «Franklin Rooseveltplaats» à Anvers… – et de personnes: «Tout le monde passe à Paris, et les gens ne viennent pas ici en touristes seulement, ils viennent pour vivre un peu, six mois, un an, peut-être s’installer, ils sont Grecs, Yougoslaves, Polonais, Américains, Italiens, ils sont un peu tout à vrai dire, ou leurs parents l’étaient, et s’ils restent, ils changent parfois leurs prénoms, ils ont des noms magnifiques aujourd’hui recouverts de cendres, ils s’appellent Christa Lubelay, Vicente Fernandez-Jauregui, Marc De Lutchek, Jeanine Di Germanio, Pedro Candel, Henriette Demaria, Carole Grawitz, Pierre Yasimides, Simy Assouline, Rolande Niemezyk ou Lise Bodin.»

Rêves de richesse

Bertrand Schefer arpente aussi bien l’espace que la société. Car le fait divers qu’il étudie possède des ramifications aussi bien dans la France mondaine, bohème, du cinéma ou de la mode que dans celle de la prostitution, de la pègre, de l’escroquerie à la petite semaine. Pour ne pas se perdre dans ce labyrinthe, l’écrivain se donne comme point de repère une figure particulièrement lumineuse: Lise Bodin. Ce jeune modèle danois, merveilleusement frais et beau, rêve de devenir Miss Danemark et de faire carrière en France, tout comme sa compatriote Anna Karina. Raymond Rolland, alias Roland de Beaufort, jeune Français, très beau, lui aussi, mais aux activités assez interlopes, s’éprend de la jeune beauté blonde et souhaite lui donner les moyens de ses ambitions. Le couple devient une figure fugace du Tout-Paris, puis se retrouvera au tribunal, embourbé dans ses rêves de richesse.

Héros de roman

Mais le réel judiciaire et policier n’échappera pas complètement ni à la littérature ni au cinéma. Même la police se pique de littérature, comme le prouve cet extrait, cité dans le roman, d’un rapport adressé au chef de la SRPJ de Paris, daté de 1962: «On ne peut manquer d’être frappé par les analogies qu’on y trouve entre le comportement d’un certain Deant, héros du roman, et celui de l’inculpé», note le commissaire principal Guy Denis à propos de Rapt et de Pierre Larcher, le cerveau de l’enlèvement du jeune Peugeot, un ami proche de Rolland puis de Lise.

Bertrand Schefer mène l’enquête lui aussi entre documents et littérature et, de cercle en cercle, finit par faire ressurgir tout un cortège de «figures destinées à l’oubli, effacées par un temps qui, s’il n’est pas dans la nuit de l’histoire, est dans un clair-obscur, ou mi-ombre mi-lumière, comme ne sachant pas, ne parvenant pas à se déterminer». Série noire est un beau roman, un peu nostalgique, sur la mémoire et la disparition.


Bertrand Schefer, «Série noire», P.O.L, 171 p.

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