Genre: politique
Qui ? Antoine Chollet
Titre: Défendre la démocratie directe. Sur quelques arguments antidémocratiques des élites suisses
Chez qui ? PPUR, collection Le savoir suisse, 122 p.

La démocratie n’est pas un régime politique mais un projet. Elle est «l’institutionnalisation difficile, contradictoire et toujours menacée, de l’égalité, de la liberté, de l’autonomie et de l’émancipation.» Elle est toujours inachevée. Elle n’est cependant pas non plus une utopie car les moyens existent de la développer au plus près de son principe, «le pouvoir du peuple». Ainsi écrit Antoine Chollet, chercheur à l’Université de Lausanne, dans un plaidoyer embrasé pour la démocratie directe publié dans la collection Le savoir suisse.

L’auteur tient bien ses classiques, ayant fait ses preuves devant un jury d’éminences en sciences politiques à Paris. Il défend sa thèse avec fermeté et talent, hors des platitudes habituelles sur les origines et les usages historiques de la démocratie directe helvétique. Il actualise les concepts de démocratie et de souveraineté, il dépoussière les espaces de la politique, trop confinés dans la gestion patrimoniale des lois existantes. Il donne de l’air à la foule des acteurs possibles mais non encore convoqués au bel exercice de la puissance démocratique. On l’écoute parce qu’il est cohérent et sérieux. On le salue parce que sa conviction est pleinement assumée.

L’effroi vient de la passion qu’il met à déconsidérer comme antidémocratiques ses adversaires plus prudents dans une discussion politique qui dure pourtant depuis Thomas Hobbes: qui est le souverain dans une démocratie, et quels sont ses droits? Antoine Chollet a des vues démesurées sur la question. Elles font l’intérêt de son livre, portant au maximum son potentiel d’irritation politique.

Il y a d’abord la question du «peuple», le souverain. Chollet ne le mythifie pas. Il n’existe pas, dit-il, un peuple «uni et homogène» qui s’opposerait à une élite unie et homogène ou à «un monde étranger hostile et irréductiblement différent». «Le peuple est une fiction juridique et politique, il n’est composé que d’une multitude de singularités, individus, groupes, régions, subjectivités qui se recomposent en permanence.» Ainsi, la démocratie, qui affirme le pouvoir du peuple, doit sans cesse «constituer» ce peuple qui revendique ce pouvoir. Elle n’y parvient jamais complètement car les frontières qui déterminent «qui» est vraiment concerné par les affaires publiques changent constamment: un jour, ce sont les pauvres qui sont éliminés par le cens, ou les femmes, ou les étrangers résidents, ou les citoyens non résidents, etc. Aucune loi ne peut définitivement fixer le périmètre des participants. «La démocratie s’appuie donc sur ce paradoxe d’un peuple infigurable et néanmoins central», observe l’auteur.

Ayant observé tout cela avec pertinence, Antoine Chollet tombe dans le piège d’une pensée idéaliste qui ne se frotte que superficiellement à la question du mal, c’est-à-dire à la possibilité de la destruction de la démocratie – ou de son autodestruction. La peur de cette éventualité habite pourtant la démocratie depuis ses débuts. Le vingtième siècle, avec ses formes diverses de totalitarisme et de populisme, n’a rien fait pour l’apaiser. Mais, à en croire l’auteur, cette peur d’un peuple soudainement privé de sagesse ou de discernement est typique du caractère aristocratique des élites. «La démocratie, dit-il, ne doit jamais chercher à établir des antidotes absolument efficaces contre des transformations antidémocratiques. C’est en cela qu’elle est toujours un projet menacé. C’est un régime qui se sait mortel, qui reconnaît la possibilité de sa disparition et doit admettre que celle-ci pourra peut-être venir de son propre exercice.» Sa seule garantie est dans l’attachement des citoyens à ses institutions et à ses valeurs. Cet attachement se relâcherait-il que tout pourrait arriver. On ne le sait que trop. Chollet, cependant, n’a pas peur.

S’agissant de la démocratie directe suisse, elle a ses défauts, dit-il, qui ne sont pas politiques mais techniques: inégalité des moyens dans les campagnes politiques, dégradation du réseau des associations civiques, de la diversité de la presse, recul de l’éducation civique, manque de temps libre des citoyens pour s’intéresser à la chose publique, etc. En d’autres termes, si le peuple n’est pas aussi «éclairé» qu’il le faudrait dans une démocratie réellement existante, c’est que les élites ne se mettent pas en quatre pour lui ménager les lumières. Le souverain quant à lui, aussi imprécis et mouvant soit-il, est déclaré innocent.

D’autres chercheurs ont évité ce manichéisme. Pierre-Antoine Schorderet voit par exemple la démocratie directe comme une diversification des acteurs de la politique. Elle représente moins la conquête du peuple désireux de se confronter aux élites que l’entrée en scène de nouveaux entrepreneurs de la politique, capables de capter des adhésions. Vue sous cet angle, la démocratie directe n’est plus l’opposition du peuple et des élites mais la diversification des élites opérant devant le peuple, en son nom. Et le «vote» est moins l’expression d’une volonté librement exprimée que la manifestation d’une insertion volontaire des citoyens dans la compétition électorale orchestrée par l’ensemble des élites.

Tandis que Chollet s’enfonce dans une conviction étroite qui, malgré tout ce qu’il sait qu’il ne faut pas penser, le pense quand même: le «peuple» a toujours raison, rien que parce qu’il est peuple, premier et ultime acteur de la démocratie. On n’est pas loin de Lénine, qui déclarait dans le numéro 19 de la Pravda de 1917: «Tout le pouvoir aux soviets».

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Antoine Chollet

Extrait

«La défensede la démocratie directe doit s’appuyer sur une conception populistede la politique.Le populisme,loin de devoir être considéré avec méfiance et mépris, devrait au contraire être revendiquépar toutes les forces démocratiques car c’est un principe qui s’oppose très exactement à l’élitisme»