«Le Pouvoir du chien», pouvoir du paysage, selon Thomas Savage

Genre: Roman
Qui ? Thomas Savage
Titre: Le Pouvoir du chien
Trad. de l’anglais (Etats-Unis)par Pierre Furlan
Chez qui ? Belfond, 385 p.

Dans leur collection Vintage, les Editions Belfond rééditent le désormais classique Pouvoir du chien, un petit bijou signé Thomas Savage. Mort en 2003 à 88 ans, il n’a cessé de situer ses romans dans les décors magiques de l’Ouest américain, une terre dont il ne se contentait pas d’exalter la brûlante beauté: il montrait comment elle influence les mœurs, comment elle s’infiltre dans les replis des cœurs en soumettant les êtres à sa violence, à sa démesure, à son indomptable sauvagerie – «J’ai toujours pensé que le paysage nous façonne profondément», expliquait Savage.

Publié en 1967 aux Etats-Unis, Le Pouvoir du chien cache une sombre tragédie sous des allures de western bucolique. Tout y est, les murmures du vent et la douleur des hommes, les chevaux qui piaffent et les destins qui se brisent, les étés qui s’embrasent et la mort qui avance à pas de loup, en un crescendo époustouflant.

Nous sommes au cœur du Montana, en 1924, dans un ranch imposant où les deux frères Burbank, des célibataires endurcis, règnent sur un millier de bœufs et une dizaine de garçons de ferme. George, le cadet, est une bonne pâte, un bosseur un peu obtus mais généreux. Phil, l’aîné, est un bel esprit doublé d’un monstre «au long regard de reptile». Cultivé, arrogant, pervers, il joue à la perfection son rôle de macho pour dissimuler l’homosexualité qui le taraude depuis l’adolescence – la pire des infamies, dans ce monde de rustres.

Tout bascule lorsque George commet l’irréparable en épousant Rose, une ex-pianiste de cabaret que les mauvaises langues traînent dans la boue. Le couple s’installe à l’étage et, en quelques mois, le ranch des Burbank va se transformer en enfer parce que Phil a décidé d’éliminer l’intruse, coûte que coûte. Il la harcèle, l’humilie et l’accable de son mépris au fil de scènes poignantes où la proie se laisse peu à peu dévorer dans le huis clos de la grande bâtisse silencieuse. Devant tant de perfidies, George reste impuissant. Entre les deux frères, la haine est à son comble. Rose se met à boire. De plus en plus. Elle sombre, corps et âme. Phil a gagné… Gagné, vraiment? Pas sûr. Car les démons qu’il s’acharne à museler finiront par le terrasser à son tour, tandis que Savage savoure sa vengeance dans un dénouement magistral. Le Pouvoir du chien n’est pas seulement un documentaire sur l’Amérique rurale des années 1920. C’est un roman qui s’attaque à un tabou majeur de l’époque, l’homosexualité, et c’est surtout l’histoire d’une impitoyable lutte fratricide, comme si Caïn et Abel débarquaient dans cet Ouest farouche que Savage décrit en virtuose.