Cela aurait pu être l’histoire de David contre Goliath. L’Etat russe n’a pas pris le risque d’attendre jusque-là pour tordre le cou à la petite ONG qui visiblement le menaçait en agitant les fantômes de son histoire. Née en 1989 des vagues de la perestroïka pour accompagner le long chemin de la Russie vers la démocratie, l’association Memorial se consacrait à deux œuvres fondamentales qui avaient fini par la rendre indésirable: la défense des droits de l’homme et la réhabilitation des innombrables victimes de l’ère soviétique, à bien desquelles elle avait permis de restituer un nom et un visage.

Lire aussi: La Russie dissout l’ONG Memorial et impose son histoire officielle

Travailler pour hier, c’est aussi travailler pour demain. La fouille acharnée du passé stalinien lui aura finalement été fatale. Comment mieux révéler au monde entier que ce passé n’est décidément pas tout à fait mort? On n’insistera jamais assez sur la gravité de l’événement, qui fait officiellement basculer la Russie d’aujourd’hui du mauvais côté de l’Histoire. La dissolution de Memorial n’indique pas seulement la volonté d’occulter ou de réécrire l’Histoire. Car celle dont s’occupait l’ONG n’a jamais été complètement écrite. Bloquer son travail, c’est entraver cette anamnèse inachevée, nécessaire à la vie démocratique. C’est s’en prendre directement aux mémoires personnelles où ce lourd passé réside encore et qui pourraient contribuer à la mémoire collective de demain.

Violence inouïe

Il s’agit donc d’une violence liberticide inouïe, qui renvoie assez ironiquement aux heures sombres que le pouvoir russe voudrait aujourd’hui faire oublier. Qui prendra le relais de l’ONG? C’était déjà la question à laquelle s’était confrontée l’une des grandes voix russes du siècle dernier, Anna Akhmatova. Comme la plupart de ses compatriotes écrivains, la poétesse subit de plein fouet la période de durcissement qui suit la révolte de Kronstadt en 1921 et qui atteindra son comble tragique lors des purges staliniennes de la fin des années trente. Confrontée à la difficulté toujours plus grande de se faire publier, Akhmatova a surtout un fils dans les prisons de Leningrad, emprisonné parce qu’il porte le poids d’un père fusillé quinze ans plus tôt pour conspiration.

Lire encore: Ludmila Oulitskaïa: «Il n’y a rien de plus important pour l’existence humaine que le texte»

De cette période très difficile, faite de journées d’attente devant le bâtiment de la prison dans l’espoir d’avoir des nouvelles de son fils ou d’apercevoir sa silhouette, elle tirera un bref cycle de poèmes d’une intensité poignante, Requiem. Resté longtemps inédit à cause de la censure, il devra attendre 1963 pour sortir au grand jour, en Allemagne, dix ans après la libération du fils. C’est une sorte de journal poétique composé de manière fragmentaire sur plusieurs années, souvent a posteriori, afin que ce temps de douleur ne disparaisse pas complètement, absorbé dans le silence officiel ou assourdi par le fracas de la guerre qui vient d’éclater.

Femmes anonymes

Poétesse de l’intimité, Akhmatova peut-elle prétendre écrire l’Histoire à elle seule, prenant ce poids démesuré sur ses épaules, là où les autres ont renoncé? Que valent ses vers, avec leurs doutes, leurs angoisses, leurs images sombres ou lumineuses, devant la souffrance muette que tant d’autres partagent avec elle? L’auteure de Requiem ne tente pas d’échapper à cette fragilité qu’elle ne renie pas. Elle la sait chargée d’un intense pouvoir: chaque ligne écrite porte le témoignage d’un moment fugace d’espoir ou de désespoir, où revivent les femmes anonymes qui attendaient avec elle devant la prison, sans avoir les moyens de mettre en mots cette expérience où la douleur intime est aussi expérience collective, ainsi qu’Akhmatova le rapporte dans l’avant-propos de 1957:

«J’ai passé dix-sept mois à faire la queue devant la prison à Leningrad. Une fois, quelqu’un m’a «identifiée». Alors la femme aux lèvres bleues qui était derrière moi – elle n’avait évidemment jamais entendu mon nom – s’est réveillée de cette torpeur qui nous était propre à toutes et m’a demandé à l’oreille (là tout le monde parlait en chuchotant):
- Et cela, vous pouvez le décrire?
Et j’ai dit:
- Je peux.
Alors quelque chose comme un sourire est passé sur ce qui autrefois avait été son visage.» (trad. Jean-Louis Backès, Gallimard, 2007). Et ce qu’Anna Akhmatova a appris au cours de ces années-là, comme elle l’écrit elle-même, est devenu la mémoire vive de son siècle.

Lire également: l'opinion d'Henri Roth au nom de l’Association pour l’étude de l’histoire régionale (AEHR)