Théâtre

Le pouvoir et la vie, une tragédie à Vidy

L’acteur Jean-Quentin Châtelain et le metteur en scène Valentin Rossier ont une vision différente de «Richard III». Le spectacle a été annulé à Vidy, à la veille de la première. Du jamais-vu. Récit d’une traversée cauchemardesque

Un spectacle qui avorte. Une procédure de licenciement annoncée vis-à-vis d’un acteur admiré. Des comédiens détruits par huit semaines en enfer, huit semaines où le labeur vire terreur. Au Théâtre de Vidy, Richard III est mort avant d’avoir exercé son empire (lire LT du 21 septembre). Le spectacle a été annulé une veille de première, du jamais-vu, de mémoire de chroniqueur. Et c’est ainsi que la tragédie shakespearienne déborde en flaque de chagrin dans la vraie vie.

L’affiche, annoncée en juin, brûlait, pourtant. Jean-Quentin Châtelain, souvent bouleversant en enfant perdu (se souvenir de lui dans le rôle de Mars, d’après Fritz Zorn), devait jouer Richard III, ce prince qui mord et brise ceux qui font obstacle à son ambition. L’acteur et metteur en scène genevois Valentin Rossier l’avait choisi pour être son prince.

Deux écorchés au travail, au nom de Shakespeare. Le beau drame, se disait-on. Ce d’autant que ces deux-là avaient fait merveille en tête à tête, dans Dialogues d’exilés de Bertolt Brecht.

Mais voilà que la pièce s’étrangle. Dans la nuit de dimanche à lundi, Valentin Rossier se résout à annuler les représentations lausannoises de Richard III. Parce que ce n’est plus son spectacle, nous dit-il en substance, celui qu’il a conçu et rêvé. Parce que Jean-Quentin Châtelain a voulu tout changer, explique-t-il encore, et le décor, et les lumières, et la bande-son du début. Désaccord radical. Coupure fatale.

Que s’est-il passé, entre la fin du mois de juillet, date où commencent les répétitions, et ce week-end? Un drôle de climat, d’emblée, raconte un acteur. «Jean-Quentin Châtelain n’était pas convaincu par les options de Valentin Rossier.» «Deux visions du rôle se sont heurtées, violemment, poursuit un autre. Jean-Quentin voulait que son Richard soit infect, animal, âpre. Valentin l’imaginait plus distancé, cynique, avec une sorte d’humour même. Il réclamait de la douceur dans la dureté. Les deux ne parlaient pas le même langage artistique.»

Jusque-là, rien d’extraordinaire. Les répétitions sont par définition émaillées de tensions, marquées par des conflits souvent productifs au bout du compte. Sauf que là, les positions sont tellement tranchées que rien ne paraît pouvoir les rapprocher. L’acteur conteste son directeur de jeu. Richard III déteint-il sur le plateau? Le raccourci est tentant. Jean-Quentin Châtelain demande à ses camarades de voter l’éviction du metteur en scène. «C’était un putsch», commente un acteur. «Nous avons écouté, mais nous n’avons pas suivi.» Caprice? Non. Désarroi. Et doute soudain contagieux. «Le bateau était ivre, note un autre membre de la distribution, nous étions divisés, nous avons fini disloqués. J’ai signé mon contrat avec l’Helvetic Shakespeare company, la troupe de Valentin Rossier. Il n’était pas prévu qu’un autre acteur signe la mise en scène.»

Dans les coulisses, René Gonzalez, directeur du Théâtre de Vidy, joue les médiateurs. Il écoute, conseille, monte même sur le plateau pour donner la réplique à Jean-Quentin Châtelain dimanche. Mais il donne aussi le sentiment à certains d’avoir pris le parti de ce dernier.

K.-O. debout, alors, les sept acteurs espèrent jusqu’au bout un armistice, un champ de jeu qui transcenderait le désaccord. «Nous étions pris en otage, entre la volonté de collaborer avec Jean-Quentin Châtelain, qui avait le premier rôle, et la loyauté que nous devons à notre metteur en scène, Valentin Rossier», explique l’un d’eux. «A la fin, nous étions dépassés.»

Et Jean-Quentin Châtelain? L’Helvetic Shakespeare Company serait sur le point de lui signifier son licenciement. C’est que le spectacle devrait voir le jour en novembre au Théâtre du Loup à Genève, avec une autre distribution. Hier, l’acteur n’avait plus de mots: «C’est un gâchis-parmentier, lâchait-il au téléphone. Je n’ai rien à dire, sauf la consternation. Adressez-vous à mon avocat. Moi, je vais jouer quand même. Pour le moment, avec l’appui de René Gonzalez, j’ai repris Premier Amour de Samuel Beckett, dans la grande salle. Ceux qui m’aiment prendront le train, comme dit le cinéaste Patrice Chéreau. Je suis un homme traqué.»

René Gonzalez, lui, entend réserver sa riposte. Seule déclaration, dans le foyer, mardi soir: «En tant que producteur principal, Valentin Rossier a le droit d’annuler. Mais je peux vous assurer, pour avoir assisté à des filages, que le spectacle était prêt à 90%. Et je conteste donc absolument cette annulation.»

C’est que le drame comporte une autre dimension, financière celle-là. Que fera l’institution qui, coproduisant ce Richard III, a investi 200 000 francs? Le spectacle coûte 500 000 francs. Rien ne sera décidé avant quelques jours, le temps d’analyser les conséquences de l’annulation. «Nous avons engagé de l’argent, nous sommes en droit d’attendre un spectacle, or il n’est pas là», commente de son côté un membre de l’équipe de Vidy.

«Quoi qu’il arrive, je veux que ce spectacle voie le jour», explique Valentin Rossier. Blessures d’hommes. Richard III, c’est l’histoire d’une faille dans l’ordre du monde. Chaque parole est une rature convertie en morsure. A Vidy, la fiction a débordé. L’art n’est plus miroir, mais possession. Shakespeare, donc, mais dans un râle de chagrin.

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