Le cinéma est né documentaire. En filmant en 1895 une sortie d’usine à Lyon puis l’arrivée d’un train en gare de La Ciotat, les frères Lumière n’avaient d’autre ambition que de reproduire le réel, le mouvement, la vie. Même si dès les premières projections des voix s’élevèrent pour dire que la vie n’est ni muette, ni en noir et blanc, Auguste et Louis inventaient, en même temps que le cinématographe, le documentaire. Même si, en 1895 toujours, ils ont réalisé avec L’Arroseur arrosé la première comédie de l’histoire, ils ont fait du cinéma «une fenêtre ouverte sur le monde», pour reprendre un cliché mille fois entendu. On a tous en nous quelque chose des Lumière.

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Hyperbole et lapalissade

Jean-Stéphane Bron est un documentariste de grand talent, si ce n’est de génie. Ne redoutons pas l’hyperbole. «Le Génie helvétique», «Cleveland contre Wall Sreet», «L’Expérience Blocher»: ces trois films, tous aussi profondément différents dans leur dispositif filmique qu’éminemment personnels dans leur manière d’aborder par la bande la chose politique, peuvent se voir et se revoir sans jamais s’épuiser. Forcément, ne craignons pas la lapalissade, le Vaudois va plus loin que les Lumière: il ne se contente pas de reproduire le réel, il le transcende, il le montre sous un autre angle, le sublime. Le documentaire serait objectif, par opposition à la subjectivité de la fiction? Rien de plus faux. A travers le choix de son sujet, la façon dont il le filme puis ce qu’il décide d’en restituer au montage, un documentariste impose forcément son regard. Le réel passe par le filtre de sa subjectivité, inutile de tenter de le nier.

Un documentaire prodigieux

Le nouveau documentaire de Jean-Stéphane Bron, «L’Opéra de Paris», est prodigieux. Dès les premières secondes, on sent justement le regard du cinéaste. Le travail de montage est saisissant, jouant parfaitement avec la musique, mettant en place de manière chorale quelques récits que l’on suivra en parallèle. «L’Opéra de Paris» est un film d’immersion, il nous plonge dans les dédales d’une institution qu’on ne quittera jamais; on pense alors à la démarche de Frederick Wiseman.

«L’Opéra de Paris» se rapproche également du cinéma direct, il capte une réalité sans tenter de l’influencer; on pense alors à Richard Leacock. Mais L’Opéra de Paris, au final, c’est bien plus qu’un documentaire d’immersion s’inscrivant dans la tradition du cinéma direct. C’est un voyage envoûtant, captivant, souvent sidérant par ce qu’il nous révèle, à la découverte d’un monde inconnu. Grâce à Jean-Stéphane Bron, nous voici là où ne pouvons normalement pas être, sur et derrière la scène, dans les coulisses, les bureaux.

Dans son numéro d’avril, la vénérable et indispensable revue française Positif qualifie le Vaudois de «brillant documentariste», osant elle aussi l’hyperbole. Une belle et juste reconnaissance pour le natif de Romanel-sur-Lausanne.


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