C'est l'histoire d'un petit miracle. En 1989, deux réalisateurs épris de voyages s'arriment aux basques d'un improvisateur cosmopolite. De Londres à Leipzig, de Zurich à Vérone, de New York à Tokyo, l'Allemand Werner Penzel et l'Helvète Nicolas Humbert capturent en 16 mm les échappées musicales de Fred Frith. Guitariste de l'impossible dont l'esprit d'aventure étreint l'ensemble du spectre musical contemporain.

Portrait d'une scène underground aux frontières aplanies, Step Across the Border, sorti sur les écrans en 1990, fait instantanément date. Sélectionné dans tous les festivals, paré d'une dizaine de distinctions et mentionné par les Cahiers du Cinéma dans sa liste des «100 films les plus importants de l'histoire», le documentaire suscite partout dithyrambes et vocations. «La semaine dernière, glisse Nicolas Humbert, un jeune m'a arrêté dans la rue pour me dire: «Hé, Step Across the Border?» avec le pouce levé en signe d'approbation. Je ne sais pas comment il a su qui j'étais, mais cela nous arrive souvent.»

Aujourd'hui, tandis que la Galerie du Jeu de Paume orchestre à Paris la première rétrospective de leur œuvre filmé, Winter & Winter, label allemand, s'apprête à inaugurer son catalogue de DVDs avec la réédition de Step Across the Border. L'occasion de revenir avec ses auteurs inséparables sur la genèse d'un film devenu culte.

«Au début, avec la difficulté que l'on a eue à le financer, se souvient Nicolas Humbert, on se disait que ce film n'intéresserait que les spécialistes de l'avant-garde. Notre plus grande surprise a été de découvrir que nous avions fait un film populaire.» Dans la cour intérieure du Goethe Institut, à deux enjambées des Champs-Elysées, les souvenirs concordent, témoins d'une complicité créatrice que les ans n'ont fait qu'accroître. Werner Penzel: «Nous avions fait d'autres choses avant, de la musique, de la peinture et surtout quelques petits films dans lesquels, tous deux, nous avions employé la musique de Fred Frith. Au fil du temps, cela devenait de plus en plus stimulant d'échanger des idées, comme lorsque l'on rencontre quelqu'un avec qui l'on peut faire de la musique. Notre partenariat est né comme ça, comme un groupe de rock.»

Admiré par l'un et l'autre pour son jeu spectaculaire et poétique, Fred Frith s'impose vite comme sujet idéal. «C'est un homme assez réservé, précise Nicolas Humbert, comme nous. Sa plus grande peur était que l'on fasse de lui un portrait privé.» Point de fuite du long-métrage, l'improvisateur dicte surtout au duo l'attitude à adopter, l'esthétique improvisée des cinéastes se calquant sur les explorations sonores du guitariste. «Nous sommes partis en toute innocence, se remémore Werner Penzel. La seule chose que nous savions, c'était que nous voulions mettre l'accent sur la percussion, qui est la caractéristique du jeu de Frith.» En marge des prises musicales, Penzel et Humbert traquent alors dans l'espace environnant, naturel ou urbain, l'apparition d'instants musicaux inopinés. Râteau grattant le gravier d'un jardin japonais, frottements réguliers de la lime contre un tambour, embouteillages new-yorkais. Tout est musique à qui sait l'entendre, les cadrages osés et les contrastes de la pellicule en noir et blanc conspirant à orchestrer un poème intemporel à la gloire de l'instant. A la manière de ces «collages de Kurt Schwitters, qui à partir de rebuts trouvés dans la rue composait de merveilleux tableaux», avance Penzel.

Au gré d'un montage épousant la structure temporelle d'une seule journée, le nomadisme de Fred Frith se pare d'universalité. Parabole d'une manière d'être au monde en enjambant ses frontières, qu'elles soient terrestres, musicales ou symboliques, Step Across the Border fait également un sort à la frontière séparant l'artiste du commun des mortels. «Beaucoup de gens nous ont dit: «Votre film m'a fait penser que, moi aussi, je pourrais être artiste, et m'a donné le courage de me lancer.» Pour nous, c'est le plus beau des compliments», s'émeut Werner Penzel.

Coup de maître initial, le documentaire n'a pas pour autant paralysé ses créateurs, qui poursuivent en 1995 avec Middle of the Moment leur exploration d'un nomadisme moderne à travers l'exemple des Touareg et du Cirque O. Et réussissent avec Three Windows, film à trois écrans installé au Kunsthaus de Zurich en 2000, leur première incursion dans l'univers des centres d'art. Step Across the Border, cependant, s'arroge encore l'essentiel de leur discours: «Ce niveau d'innocence, on ne l'a qu'une fois dans sa vie, réitère Humbert. C'est cela que je vois dans A bout de souffle ou Stranger Than Paradise. Ne jamais perdre cette innocence, voilà l'essentiel.»

Rétrospective Penzel et Humbert à la Galerie nationale du Jeu de Paume à Paris, jusqu'au 21 mars. Rens. 0033 1 47 03 12 50. Le DVD de «Step Across The Border» est publié en avril par Winter & Winter (distr. Tudor).