Pull sombre, pantalon noir, chaussettes blanches: décidément, Ludovic Navarre, alias Saint-Germain, n'a rien du compositeur techno type, estampillé French touch. Et ce n'est pas le catogan bien sage qui tombe sur ses épaules un peu lourdes qui corrige l'image foncièrement décalée du personnage. Ludovic Navarre est un cas à part dans le monde bien ordonné de la techno française. Venu à l'électronique à la fin des années 80, par passion pour l'informatique, ce banlieusard chic établi à Saint-Germain-en-Laye (CQFD) a compté parmi les premiers compositeurs français de la scène techno-house. Fan de funk, de soul et de reggae, l'artiste entend traduire les vibrations de la musique black grâce aux machines. Un projet qui fait sourire le business musical français de l'époque, réputé pour sa frilosité.

Dès 1992, Ludovic Navarre compte parmi les premiers producteurs signés sur le label Fnac Dance, antenne électronique du géant du divertissement français. Au milieu des années 90, cette entité disparaît, puis renaît sous le nom de F-Communications, une maison de disques historique dans l'histoire de la dance music française. Dirigée par Laurent Garnier, le DJ star, et par Eric Morand, l'intello de la scène hexagonale, cette compagnie diversifie peu à peu sa production, allant de la house sensuelle et groovy d'artistes tels Shazz ou Saint-Germain à la techno métallique de Scan X. Dans le sillage d'Alabama Blues, un single house basé sur une boucle de chant blues, Ludovic Navarre sort en 1995 son premier album sous le nom de Saint-Germain. Intitulé Boulevard, ce disque intègre des instrumentations acoustiques et notamment une trompette et un saxophone. L'ouverture musicale du Parisien est saluée par des ventes dépassant les 200 000 exemplaires. Un succès qui amène Ludovic Navarre à poursuivre dans son dialogue musical. Une conversation lente (cinq ans ont passé entre Boulevard et Tourist, le nouvel album de Saint-Germain) mise en scène par un interlocuteur de choix, le label Blue Note, dont l'histoire est intimement mêlée à celle du jazz. Ludovic Navarre aurait-il changé de vocabulaire?

Ludovic Navarre: J'ai voulu explorer la musique black au sens large: passer du reggae à la soul en passant par le dub. Tourist n'est pas un album de jazz, même si les musiciens invités en sont nourris. Il visite les quartiers de Paris, les différents rythmes et musiques qui les animent.

Le Temps: D'où vous vient ce goût pour la culture black?

– J'ai du mal à l'expliquer. Très tôt, j'ai écouté du rap et de la soul. J'étais séduit par l'énergie que ces musiques dégagent. Même lorsqu'elle est très léchée, la musique black est animée par une passion, une sensualité qui régénèrent.

– Sur Tourist, vous collaborez avec de nombreux musiciens. Comment le travail s'est-il organisé entre instrumentistes et producteurs?

– Durant mes cinq ans de silence, j'ai pu mieux comprendre le monde des musiciens. Je me suis familiarisé avec leur technique, avec leurs schémas de jeu, je suis parvenu à mieux maîtriser les machines et notamment leur souplesse, le côté quasi acoustique des computers. Sur Tourist, chaque musicien est venu dans mon petit studio poser ses notes en solitaire, sans indication ni partition. Par la suite, j'ai réorganisé le tout, avant de relancer de nouveaux enregistrements plus ciblés. Le montage qui suit peut être très rapide. Parfois, cependant, j'ai réarrangé tout note par note. Ce travail de modelage est l'essentiel de mon travail.

– Comment le dialogue fonctionne-t-il?

– Bien. Les optiques divergent avant tout en ce qui concerne l'organisation large du morceau. J'entends par là l'équilibre entre les différents moments d'un morceau. Les instrumentistes avaient parfois tendance à trop vouloir occuper le terrain sonore durant les chorus notamment, à jouer le plus de notes possible. Le jazz est une musique très codée, qui incite les musiciens à des comportements parfois schématiques.

– A écouter votre nouvel album, on a du mal à vous imaginer en précurseur de la techno en France. D'où vient votre goût pour l'électronique?

– Si j'ai commencé la musique, c'est avant tout par passion pour les ordinateurs. Je voulais en fait me lancer dans la programmation. C'est la machine qui m'a amené à la musique et non l'inverse. Et puis le son que produisaient les premiers synthétiseurs m'a passionné. A cette époque, j'écoutais les premiers singles house de Chicago. Aujourd'hui, d'une certaine manière je renoue avec la musique que j'écoutais avant de me lancer dans l'électronique. Je fais vivre ces deux univers. C'est important de faire dialoguer les mondes techno et acoustique, d'allier la liberté et l'audace qui caractérise la scène électronique à la subtilité, à la cohérence du jeu des musiciens de jazz.

Tourist, de Saint-Germain (Blue Note - EMI). En concert le samedi 8 juillet dans le cadre du Festival de Montreux.