Giacomo Leopardi. Correspondance générale 1807-1837. Préface d'Antonio Prete. Trad. de Monique Baccelli. Allia, 2320 p.

Génie précoce à la santé fragile mort au même âge que Pascal, Giacomo Leopardi (1798-1837) partage avec le moraliste français le goût de la forme fragmentaire et la vision très noire de la condition humaine. Mais c'est un Pascal sans Dieu, et qui récuse aussi la foi dans le progrès héritée des Lumières. Sa vaste Correspondance générale fait découvrir sa vie et son œuvre, inséparables l'une de l'autre, dans l'Italie d'avant l'unification. Sa gloire reste attachée au mince recueil poétique des Canti (traduits chez Aubier par Michel Orcel), où il passe avec naturel de l'élégie à la méditation métaphysique, mais son œuvre en prose n'est pas moindre, des savoureux dialogues des Petites Œuvres morales à la grande entreprise posthume du Zibaldone, sorte de journal intellectuel de quelque 5000 pages, paru en trois volumes thématiques chez Allia, son principal éditeur en français.

«Né de famille noble dans une ville ignoble», Recanati, le fils aîné du timoré et très conservateur comte Monaldo Leopardi hait sa bourgade natale des Marches, dans les Etats pontificaux. Reclus dans la bibliothèque paternelle, il ruine ses yeux et sa santé dans des travaux philologiques qui établissent sa réputation dès son adolescence, et il apprend seul une demi-douzaine de langues, du grec ancien au français - qu'il manie avec aisance, à lire ses lettres au philologue suisse Louis de Sinner. Sans doute l'érudition est-elle son seul moyen d'échapper à la tutelle d'une mère froide, bigote, bornée et pingre dont Valery Larbaud écrit, dans sa Lettre d'Italie, qu'elle «a passé sa vie à empoisonner celles des autres». Au moins Giacomo peut-il s'épancher auprès de ses cadets Carlo et Paolina, qui resteront toujours chers à son cœur.

Il a 20 ans lorsqu'il fait une excursion hors de Recanati accompagné du seul Pietro Giordani, le premier de ses correspondants à reconnaître son génie. 21 ans lorsqu'il cherche vainement à s'enfuir de l'étouffant palais paternel (lire l'extrait). Et 24 ans lorsque sa famille l'autorise enfin à séjourner à Rome chez son oncle Carlo Antici, un sermonneur-né. Mais son refus obstiné de la prélature le prive de tout emploi romain, et la ville le déçoit, comme presque toutes celles où il habite par la suite, dans des conditions précaires: Milan, Bologne, Florence, Naples, à l'exception de Pise où il passe un hiver enchanté. Il vit un temps de travaux d'édition pour le libraire Antonio Stella (un Pétrarque commenté et deux anthologies de textes), puis d'une rente annuelle assurée par les amis florentins auxquels il dédie ses Canti. A 32 ans, il quitte définitivement Recanati et la vie qu'il y mène, «dont ne voudrait pas un capucin de 70 ans», ayant obtenu à grand-peine de ses parents une pension mensuelle de 12 écus - moins que le peu dont il a disposé jusque-là.

Parmi les fréquentations de Leopardi, on compte le romancier Manzoni, le publiciste Vieusseux, le philosophe Vincenzo Gioberti, Henri Beyle («ton Stendhal», écrit-il à sa sœur, fervente lectrice) et de nombreux amis moins connus mais fidèles, comme le libraire Pietro Brighenti. En amour en revanche, Giacomo semble n'avoir guère été payé de retour, en raison de sa disgrâce physique de bossu. Ses lettres révèlent ses goûts (il aime marcher, fumer et préfère manger seul) et la conscience qu'il avait de son œuvre: de la philologie aux belles-lettres et à la philosophie, il déclare avoir «fait seulement des essais en comptant toujours préluder». Jusqu'au bout, à travers ses démêlés avec les imprimeurs, la censure, les douanes, la poste qui égare nombre de ses missives, on le voit se battre pour se faire éditer, chercher du travail auprès de Vieusseux, rêver de partir pour Paris diriger une collection de classiques italiens.

Mais depuis longtemps ses maux d'yeux ne lui permettent plus de lire, d'écrire ni de se concentrer, ce dont témoignent ses lettres, de plus en plus brèves et poignantes. Les dernières à son «cher papa» (qu'il appelle ainsi depuis la mort de son frère Luigi) reflètent l'incompréhension parentale touchant son besoin d'argent pour faire face au choléra qui sévit à Naples et les souffrances «quotidiennes et incurables» qu'il endure, quinze jours avant sa mort. Et c'est grâce à son ami Antonio Ranieri, légataire du Zibaldone, que son corps échappera à la fosse commune.