Deux femmes isolées qui survivent en presque autarcie dans une forêt; un monde qui se délite au loin; un homme anonyme et agressif qui vient soudain, en prédateur, bouleverser leur existence; Préférer l’hiver, premier roman d’Aurélie Jeannin, doit beaucoup au livre de l’écrivaine californienne Jean Hegland, Dans la forêt. Il en reprend plusieurs ingrédients et semble en épouser certains contours narratifs.

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Malgré l’intérêt de Préférer l’hiver, qui va au-delà de l’hommage, cette filiation peut agacer tant elle est étroite. De plus, la comparaison entre les deux textes n’est pas à l’avantage de Préférer l’hiver, qui, malgré de grandes qualités, n’ouvre pas autant d’horizons et s’avère bien moins foisonnant et riche que le roman de Jean Hegland. Cela dit, Préférer l’hiver a quelque chose d’envoûtant. Notamment parce qu’il se concentre sur la saison froide et convoque avec obstination un monde de glace, de neige, de disette où tout s’endort et s’amenuise.

«Droit comme un i»

L’hiver, dans ce roman, est un programme de survie et d’écriture: «L’hiver impose allégeance, écrit Aurélie Jeannin. Il exige une discipline qui consiste, avant toute autre chose, à vivre. […] L’hiver ici exclut de badiner. Il demande que l’on soit droit comme un i, sobre, fiable et éminemment présent à ce que l’on fait. Soyez approximatif et l’hiver vous tuera.»

Cette fois ce ne sont pas deux sœurs qui se terrent dans la forêt, mais une femme et sa mère, âgée, qui survivent dans ce qui fut une ancienne maison familiale, devenue un temps maison de vacances. L’une et l’autre sont marquées par des drames pesants dont la narratrice – la plus jeune des deux femmes – dévoile peu à peu l’ampleur. L’une et l’autre sont habitées par le silence et la lecture; par l’idée presque monacale, obsédante, du vide.

Volupté du dénuement

Plus leurs existences rétrécissent, plus elles semblent prendre sens et s’apaiser, et ce, malgré l’agression violente dont elles sont les victimes. Les deuils que chacune d’entre elles vit et partage avec l’autre participent de cette glaciation lente, de cette «sous»-vie qui peu à peu s’empare d’elles, selon l’expression de la narratrice.

Il y a, dans Préférer l’hiver, une volupté du dénuement, du froid, de l’amoindrissement qui est à la fois effrayante et tentante. D’où l’impression d’une sorte de monomanie, de récurrence qui nous entraîne bien loin de l’entreprise de survie tous azimuts qu’imaginait Jean Hegland. C’est prenant, très maîtrisé – trop, peut-être –, et le récit, très lancinant, tourne parfois un peu en rond.


Préférer l’hiver
Roman
Aurélie Jeannin
HarperCollins, 160 p.