Exposition

Premier amour de Rousseau, «Maman» s’expose

Le Musée historique de Vevey raconte Madame de Warens. Jean-Jacques Rousseau a aimé cette femme aventureuse et rebelle

«Le 30 juillet 1762 a été ensevelie à Lémenc dame Louise Françoise Eléonore de la Tour, veuve du seigneur baron de Warens, native de Vevey.» Selon le registre de la paroisse de Lémenc à Chambéry, où elle repose, il y a 250 ans, jour pour jour, qu’ont eu lieu les funérailles de Madame de Warens, décédée le 29 juillet 1762 à l’âge de 63 ans. Madame de Warens n’est autre que «Maman», protectrice et maîtresse de Jean-Jacques Rousseau, rendue célèbre par les Confessions. Son ancien amant, de 13 ans plus jeune qu’elle, dont on célèbre le tricentenaire, avait 50 ans à son décès et touchait à la gloire: il venait de publier coup sur coup La Nouvelle Héloïse (1761), Le Contrat social (1762) et Emile (1762).

Le Musée historique de Vevey, ville où naît, en 1699, Françoise-Louise de la Tour ­ (la future Madame de Warens ne prendra le prénom de Louise-Eléonore qu’après sa conversion), lui consacre une petite mais émouvante exposition. Elle permet de découvrir quelle femme étonnante fut l’inspiratrice de la Julie de La Nouvelle Héloïse. On a pu reprocher, citant des pages de l’Emile, sa misogynie à Rousseau. Mais on découvre, en faisant plus ample connaissance avec Mme de Warens, que le premier amour de sa vie – et sans doute le plus heureux, Rousseau le dira – fut une femme cultivée, curieuse, indépendante, intrépide, volontaire, une aventurière, qui n’eut de cesse d’échapper aux carcans où l’enfermait son sexe. Basée sur l’important travail d’Anne Noschis, qui a publié à L’Aire une vaste biographie1 de Madame de Warens, sous-titrée «éducatrice de Rousseau, espionne, femme d’affaires, libertine», l’exposition est didactique et illustrative. On remonte le cours de la vie tumultueuse, rocambolesque mais aussi semée d’embûches de Madame de Warens.

Fille d’un bourgeois de Vevey, Françoise-Louise de la Tour est très tôt orpheline – «Elle avait ainsi que moi perdu sa mère dès sa naissance», notera Rousseau. Elle grandit entre Vevey, Clarens et Lausanne. A 14 ans, elle est mariée à Sébastien-Isaac de Loys, seigneur de Vuarens (Warens). Sa fortune, importante, vient en dot à son époux. Sans enfants, le couple monte une manufacture de bas de soie, première manifestation de ce sens des affaires dont Madame de Warens se sent douée. Mais le mariage n’est pas heureux. Et voilà que, lors d’un voyage en Savoie, la jeune protestante est touchée par la grâce catholique. La religion qui règne de l’autre côté du lac – le Pays de Vaud est, lui, réformé et sous domination bernoise – lui ouvre un monde différent et lui fait miroiter la liberté.

Le 14 juillet 1726, au beau milieu de la nuit, Madame de Warens s’embarque pour Evian, officiellement pour aller prendre les eaux. En secret, elle a fait emballer de l’argenterie et des objets précieux. Elle fausse définitivement compagnie à son époux qu’elle abandonne à Vevey, encore fou amoureux et furieux. Quelques jours plus tard, elle obtient la protection du duc de Savoie, qui est aussi roi de Sardaigne. Elle se convertit au catholicisme un mois plus tard. Les Savoie et l’Eglise lui accordent une pension. Elle s’établit en Savoie.

Françoise Lambert, conservatrice du Musée historique de Vevey, a retrouvé plusieurs documents. Une copie du registre des baptêmes qui atteste de celui de Françoise-Louise de la Tour, le contrat de mariage qui réunit les époux de Warens et une lettre étonnante où le seigneur de Warens se plaint à un proche de la fuite de sa femme – une «déserteuse», clame-t-il – et l’inventaire qu’il dresse de ses objets perdus. «Elle n’était pas aimée à Vevey», résume Françoise Lambert.

C’est cette femme-là, âgée de 28 ans, une femme en rupture qui vit alors avec un certain Claude Anet, son amant et secrétaire, qui convertit d’autres protestants et qui mène des missions secrètes pour le compte des Savoie que rencontre, en 1728 à Annecy, le jeune Jean-Jacques Rousseau, 16 ans, qui vient de quitter Genève: «Vous voilà courant le pays bien jeune; c’est dommage en vérité», s’exclame, racontent Les Confessions, celle qui deviendra «Maman» en voyant celui qui sera bientôt «Petit». Elle le prend sous son aile, l’éduque, le forme et finira par l’aimer. Curieuse de tout, elle nourrira sa curiosité à lui.

En 1730, Rousseau se rendra seul à Vevey pour voir la ville natale de «Maman»: «Je pris pour cette ville un amour qui m’a suivi dans tous mes voyages, et qui m’y a fait établir enfin les héros de mon roman», La Nouvelle Héloïse. Julie, la jeune femme qui enflamme Saint-Preux, est en quelque sorte une Madame de Warens idéale, laquelle devient en 1732 la maîtresse du jeune Jean-Jacques. Entre 1731 et 1737, après avoir coulé de douces années aux Charmettes, Rousseau se retrouvera peu à peu supplanté dans le cœur de «Maman» par un nouvel amour, un autre jeune homme, Jean-Samuel Wintzenried. Rousseau se détache, s’éloigne, revient, devient précepteur, et finit par partir pour Paris.

L’exposition continue, elle, de suivre la vie aventureuse de Louise-Eléonore de Warens. Loin de Rousseau, elle développe une ferme, s’essaie à l’industrie du fer, aux mines, au charbon. Ses affaires marchent – elle envoie à Noël 1750 des lingots d’or à ses amis, précise sa biographe – puis périclitent. Dans des lettres, montrées à Vevey, elle réclame sans cesse de l’argent à ses proches. Rousseau lui-même l’aidera à l’occasion. Ils ne se reverront, brièvement, qu’en 1754. Il la trouvera vieillie, déchue: «Etait-ce la même Madame de Warens, jadis si brillante…»

Rousseau rendra un dernier hommage à cette «femme pleine de complaisance et de douceur» dans les Rêveries du promeneur solitaire. Vevey, qui ne l’aimait pas, lui doit pourtant beaucoup et la salue ainsi que son célèbre amant, par diverses mani­festa­tions 2 , dont cette exposition. Françoise Lambert voit du reste en Madame de Warens l’origine indirecte de la vocation touristique de la Riviera: «Les premiers Anglais sont arrivés ici, La Nouvelle Héloïse à la main.» Et le succès se prolonge aujourd’hui: «A notre grande surprise, l’exposition attire du monde», se réjouit la conservatrice: «Rousseau, ça marche!»

1. Madame de Warens, amie, maîtresse et bienfaitrice de Jean-Jacques Rousseau, Musée historique de Vevey, jusqu’au 6 janvier 2013. Rens. www.museehistoriquevevey.ch

2. Madame de Warens, Anne Noschis, Editions de L’Aire, 486 p.

** Le détail de ces manifestations sur «www.montreuxriviera.com/rousseau2012».

Au milieu de la nuit, Madame de Warens s’embarque pour Evian, officiellement pour aller prendre les eaux…

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