Exposition

Le premier Picasso

«Picasso. Bleu et rose» réunit, au Musée d’Orsay, une foison de chefs-d’œuvre du peintre, les plus fameux travaux de sa jeunesse dont certains annoncent, dès 1906, son tournant décisif vers le cubisme

«Un peu comme Midas, tout ce qu’il touche devient chef-d’œuvre», observait, au mois de septembre, Laurent Le Bon, commissaire de l’exposition Picasso. Bleu et rose sur une radio publique française. Encore une exposition Picasso, nous direz-vous. Il est vrai que, durant la seule année 2018, 24 expositions consacrées au peintre des Demoiselles d’Avignon et de Guernica sont à l’affiche à travers le monde. Près de 270 expositions lui ont été consacrées depuis 2005.

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Pourquoi, après un tel déferlement, se presser voir Picasso. Bleu et rose au Musée d’Orsay? Parce que l’exposition, admirable, réunit, parmi les 300 œuvres sélectionnées (80 peintures, 150 dessins et une vingtaine d’estampes), un nombre étonnant de chefs-d’œuvre venus d’Amérique du Nord (Met, MoMa, Collection Phillips de Washington, Toronto Art Gallery) et d’Europe (Tate modern, Musée Picasso de Barcelone, Musée national d’art de Catalogne, Ermitage, Musée Pouchkine, Musée Picasso de Paris, Kunstmuseum de Bâle) que vous avez peu de chance de voir de nouveau réunis dans les prochaines décennies.

Parce qu’on y découvre les tâtonnements, la naissance et l’affirmation d’un talent hors du commun. «Picasso a trouvé entre 1900 et 1906 cet équilibre ténu, miraculeux, entre la tradition et l’innovation», souligne le critique d’art Itzhak Goldberg dans les colonnes du Journal des arts.

Yo Picasso

L’inscription dans la tradition? Les influences? «Chacune passagère, aussitôt envolée que captée, on voit que son emportement ne lui a pas encore laissé le loisir de se forger un style personnel», écrit Félicien Fagus. Après avoir vu, durant l’été 1901, l’exposition que le marchand Ambroise Vollard consacre à Picasso, alors tout juste âgé de 20 ans, le critique évoque les parentés avec Delacroix, Monet, Manet, Pissarro, Degas, Félicien Rops.

Les influences sont évidentes dans les trois autoportraits réunis dans la première salle du Musée d’Orsay. Peint durant l’été 1901, près d’un an après son arrivée à Paris, Autoportrait en haut-de-forme est un hommage à Toulouse-Lautrec. Yo Picasso, figurant le jeune peintre, l’air fier et arrogant, toisant de ses yeux noirs le spectateur, trahit l’influence expressionniste de Van Gogh, tout comme L’autoportrait bleu, peint en 1901 après la disparition de son ami Casagemas. Ce dernier montre le peintre, l’air abattu, enveloppé dans un long manteau au col relevé, figuré par un grand aplat de bleu sombre, cerné de noir, à la manière du cloisonnisme de Gauguin. Picasso dira plus tard à Pierre Daix: «C’est en pensant à Casagemas que je me suis mis à peindre en bleu.»

Bleu comme mélancolie

La couleur bleue, symbole de sa tristesse et de sa mélancolie, hantera pendant trois ans toutes ses compositions: miséreux aux membres déformés rappelant les tableaux du Greco, corps féminins hiératiques et solennels, figures amaigries masculines et féminines trahissant la souffrance. En mai 1904, au Bateau-Lavoir où il s’installe, Picasso a écrit au crayon bleu au-dessus de la porte de son atelier de Montmartre: «Au rendez-vous des poètes».

Ce même mois, il rencontre Guillaume Apollinaire et André Salmon. Deux ans plus tard, il se représente en buste dans un nouvel autoportrait à l’air mélancolique dépouillé de tout détail superflu. Son visage, constitué d’un masque ovale, est peint en rose et gris. Le tout est construit par des volumes à la manière de Cézanne. La période rose, qui s’amorce en début d’année 1905, est celle des saltimbanques, de la famille et du cirque.

Au printemps 1906, le rose vire à l’ocre, lors du séjour qu’il effectue dans le village de Gosol, dans les Pyrénées catalanes, en compagnie de Fernande Olivier. Ses sujets, aux formes simplifiées et à la palette réduite, comme Nu sur fond rouge, éliminant toute perspective et profondeur spatiale, annoncent le cubisme. Durant l’hiver 1906-1907, Picasso entamera son travail sur les Demoiselles d’Avignon.


Picasso. Bleu et rose. Jusqu’au 6 janvier 2019. Musée d’Orsay. www.musee-orsay.fr

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