Genre: DVD
Qui ? Anthony Mann (1950)
Titre: La Porte du Diable
Devil’s Doorway
Chez qui ? Classics Confidential

Avant sa parution en DVD dans la collection Classics Confidential de Wild Side Video, Devil’s Doorway , premier western d’Anthony Mann, était d’un accès difficile. Magnifique découverte que ce film qui adopte pour la première fois le point de vue indien sur la conquête de l’Ouest! Bien sûr, Broken Arrow/La Flèche brisée de Delmer Daves (contemporain du film de Mann, tous deux tournés fin 1949 et sortis en 1950) réhabilite lui aussi l’image de l’Indien, mais il le fait du point de vue d’un héros blanc incarné par James Stewart qui, écœuré de l’interminable guerre que se livrent Blancs et Indiens, décide d’apprendre la langue et la culture de ces derniers et de rencontrer Cochise pour le convaincre de négocier la paix. Et qui bien sûr tombe amoureux d’une magnifique Indienne… Quelles que soient les qualités du film de Daves, son succès aura eu le défaut d’occulter le film de Mann, beaucoup plus dur et sec dans sa dénonciation du génocide…

La Porte du Diable s’ouvre sur le retour de l’Indien Lance Poole dans sa tribu après trois ans passés au sein de l’armée de l’Union durant la guerre de Sécession. Ayant participé à trois grandes batailles, été promu sergent-chef et reçu la médaille d’honneur du Congrès, il revient dans sa région natale du Wyoming où vivent encore quelques membres de sa tribu, convaincu que son combat aux côtés des nordistes aura fait triompher les idéaux d’égalité et de liberté de Lincoln et que rien ne fera plus obstacle à une vie en paix avec les Blancs dont il a été compagnon d’armes (combien de Noirs ont-ils cru, après leur participation à la Deuxième Guerre mondiale, être devenus des Américains à part entière?!). Il doit vite déchanter: le racisme est toujours aussi virulent chez les colons et la haine est rapidement portée à incandescence lorsqu’un avocat machiavélique s’appuie sur un nouveau texte de loi qui interdit tout accès à la propriété aux Indiens pour promettre leurs terres ancestrales aux éleveurs blancs. Dans un premier temps, Poole, avec l’aide d’une jeune avocate, tentera d’obtenir gain de cause par la voie juridique, mais il se résoudra vite, à force de provocations, à la lutte armée. Une lutte vouée à l’échec et à la tragédie pour lui et pour les siens.

On l’aura compris: éminemment politiques, le scénario de Guy Trosper et le film d’Anthony Mann dénoncent (en 1950!) le déplacement et l’extermination des populations natives, et il faudra attendre 1964 pour que John Ford filme à nouveau ce génocide dans Autumn Cheyenne/Les Cheyennes. Mais au-delà du politique, ce qui marque Devil’s Doorway, c’est le pessimisme radical de Mann qui, à la différence de Delmer Daves, semble ne guère croire en l’homme et avoir une vision beaucoup plus tragique. D’ailleurs il réalise Devil’s Doorway après avoir beaucoup travaillé dans le film noir, genre par excellence où les personnages ne peuvent échapper à leur destin. Et comme pour accentuer encore la dimension noire de son premier western, il fait appel (pour la dernière fois) à son directeur de la photographie de la période précédente, John Alton, un maître du noir et blanc. En effet, ce premier western de Mann, contrairement aux suivants qui seront en Technicolor, est tourné dans un noir-blanc «altonien» violemment contrasté et dans des cadrages qui frisent l’expressionnisme, ce qui renforce la violence brute parcourant le film, que ce soit dans le duel du saloon ou dans les attaques à la dynamite…

La même âpreté se retrouve dans les dialogues, même et peut-être surtout derrière la voix suave de l’ignoble avocat Verne Coolan (magnifiquement interprété par Louis Calhern) ou sous les formules de politesse d’un Lance Pole auquel un Robert Taylor vieillissant confère une sorte de rigidité minérale. Certains critiques ont dénoncé l’utilisation d’un acteur blanc outrageusement grimé pour un rôle de chef indien. Mais le grimage renforce la dimension lyrique et tragique, voire «opératique» (même si le film comporte très peu de musique) d’une œuvre plus stylisée que naturaliste.

Comme d’habitude, la collection Classics Confidential ne lésine par sur les bonus en plus de 24 minutes d’entretiens avec Jean-Claude Missiaen (spécialiste d’Anthony Mann) et surtout Bertrand Tavernier qui sait parler avec enthousiasme et finesse du «langage cinématographique» du film, elle propose un essai de Bernard Eisenschitz, La Terre promise. Ce livre, en plus d’une belle iconographie, offre un rappel de la situation politique des Etats-Unis au début des années 50 (guerre froide, maccarthysme), de la contrainte pour les artistes d’aborder certains thèmes de manière détournée, de l’histoire du western (intéressante comparaison entre Devil’s Doorway et Broken Arrow), avant de se pencher très précisément sur la genèse et le making of du film.

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Bernard Eisenschitz

«La Terre promise»

«Le parcours de toutes les populations déracinées, déplacées, décimées qui ont scandé la fin du XXe et le début du XXIe siècle»