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Première enquête neuchâteloise: les micro-paysages de Yann Mingard

Neuchâtel expose le résultat de sa première enquête photographique au Musée du Locle. L’artiste a suivi le tracé du Transrun

Enquête. Le terme est resté, référence aux premiers inventaires photographiques mandatés par les autorités françaises ou américaines. Il faudrait davantage parler de vision. Celle de Yann Mingard sur les paysages neuchâtelois est exposée dès ce samedi au Musée des beaux-arts du Locle. Première enquête photographique du canton, elle s’ouvre sur un immense cliché posé au sol, rectangle vert entouré de rouges. Il s’agit d’un extrait de carte locale, dont on a retiré tous les tracés et mentions; ne restent que les couleurs indiquant les altitudes. L’intention est donnée.

Teintes presque monochromes

Suivent une quarantaine de clichés dont la plupart ne sont pas identifiables. Une barrière posée dans un champ. Une flaque de neige dans un autre. L’entrée d’un tunnel, le bord d’une route. Un gros plan sur un mur ou des feuillages. On ne sait pas où on est, mais on y est au plus près. Ce pourrait être Neuchâtel ou le Valais, La Chaux-de-Fonds ou la Russie. L’esthétique, finesse des détails et des textures, teintes presque monochromes et extrêmement sombres, rappelle les précédents travaux du photographe, ici plasticien plus que documentaire. Dans Repaires notamment, il s’agissait déjà d’aller fouiller dans les arbres; dans une autre vie, Yann Mingard était jardinier-paysagiste.

Pour tout renseignement, une citation de Blaise Cendrars ou Denis de Rougemont. Et les détails d’un tableau de Léopold Robert, un triptyque peint entre 1886 et 1893, évoquant Neuchâtel, le Val-de-Ruz et La Chaux-de-Fonds. En trois salles, c’est à peu près l’itinéraire que suit l’excellent travail de Yann Mingard. «Lorsque je me suis installé dans la région il y a trois ans, j’entendais toujours parler du Haut et du Bas, sans trop savoir ce que ça voulait dire. Puis il y a eu la votation du Transrun et j’ai décidé de prendre son tracé comme fil conducteur», explique le Vaudois d’origine. Autre contrainte: des images verticales peu courantes en paysage – «parce qu’elles permettent les strates, à l’image du canton» – mais dont beaucoup sont présentées en diptyques.

«Je ne voulais pas de grandes scènes panoramiques du Val-de-Travers ou du Creux-du-Van. Tout a déjà été tellement photographié en termes de paysage couleur. Avec le numérique, le paysage parfait est désormais à la portée de tous et les vues du ciel ont déjà été faites par Yann Arthus-Bertrand! J’ai voulu montrer autre chose. Un travail plus intime, poétique et crépusculaire. J’ai beaucoup arpenté la région et il est vrai aussi que j’ai vu la même chose partout.» Un Haut et un Bas qui se ressemblent, donc. Des micro ou macro-paysages – selon le point de vue – évoquant «la déconstruction» de la région. Et des tirages presque noirs pour illustrer «les blocages politiques» du canton. Avant les prises de vue, Yann Mingard a consacré plusieurs mois à des recherches et entretiens avec des historiens et professeurs locaux. Une enquête donc, et une vision.

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Mémoire du canton

Jacques-André Humair, directeur des bibliothèques de La Chaux-de-Fonds et initiateur de ce projet, est très satisfait du résultat. «Cela va surprendre, sans doute, c’est très sombre, mais c’est le regard de Yann Mingard et nous le respectons. Nous l’avons choisi en connaissant son travail.» Le projet du photographe, édité chez Scheidegger & Spiess dans une version plus fournie, a été sélectionné parmi 35 dossiers.

A l’image de l’enquête fribourgeoise, le mandat neuchâtelois offre une année et 20 000 francs pour mener à bien une idée. L’appel aux prochaines candidatures se fera dans les semaines à venir, pour une exposition en 2017. «Il est de notre responsabilité, en tant qu’institution, de constituer une mémoire du canton. Les bibliothèques de la ville sont dépositaires de nombreux fonds photographiques, très sollicités par les chercheurs, mais la collection s’arrête au milieu du XXe siècle. Quant aux images de presse, elles battent le rythme de l’actualité et n’offrent pas un regard homogène.»

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