Claire Renaud sera en première ligne, dès ce lundi. Comme toute la tribu des libraires. Avant les cinémas, les théâtres, les salles de concert, ces obsédés du plaisir textuel entrent en scène. A vrai dire, ils ne l’ont pas vraiment quittée, se démultipliant en coulisse depuis le 17 mars, prêts à tout pour satisfaire une demande gargantuesque.

Voyez la Genevoise Claire Renaud, sa crinière noire d’héroïne de Far West. Elle a tant patrouillé qu’elle avait fini par oublier l’odeur du camp de base. Ce lundi 11 mai, elle rouvre enfin sa librairie Atmosphère, nid où refaire le monde en bonne compagnie. Pendant les huit semaines de confinement, cette pétroleuse a sillonné le canton, dans une Renault Kangoo, pour que sa clientèle ne soit pas sevrée de son opium.

Nabokov ou Giono

Claire n’a pas chômé, non: un petit Nabokov ici pour fouetter le sang, un Jean Giono là pour se sentir hussard sur le toit. Cela ne l’a pas empêchée de perdre 80% de son chiffre d’affaires. «A mon niveau modeste, la perte est énorme. J’ai un loyer de 2080 francs. Heureusement, le propriétaire m’a fait cadeau de deux mois. Mais il y a les fournisseurs, les assurances. Si j’avais eu des employés, j’aurais fait faillite.»

Les quelque 70 librairies indépendantes que compte la Suisse romande ont subi ainsi la secousse, sérieusement affaiblies, comme le note Olivier Babel, secrétaire général de Livresuisse, association interprofessionnelle qui réunit éditeurs, libraires et diffuseurs. Tout le secteur vacille, poursuit-il, en particulier les éditeurs (lire ci-dessous). «Nous lançons ce lundi une action pour que les lecteurs achètent des livres d’auteurs et d’éditeurs suisses. Nous invitons les librairies à les valoriser.»

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Mobilisation générale. Pendant cette phase d’hibernation obligatoire, cet esprit a porté la profession. A la Librairie du Boulevard à Genève, Marine Bass et ses cinq compagnons de cordée – cette enseigne très dynamique est autogérée – se sont décarcassés pour répondre à une centaine d’e-mails par jour, empaqueter les ouvrages, les faire livrer. «Nous sommes dans un état de fatigue remarquable, confie la jeune femme»…

… Nous voulions à tout prix satisfaire le client, c’en était presque aliénant. Mais nous en avons gagné de nouveaux

C’est forts de ce lien ravivé avec la population que beaucoup de libraires retrouvent la lumière ce lundi. A Delémont, la propriétaire de Page d’encre, Nicole Brosy, se félicite d’avoir turbiné. «Nous avons multiplié les initiatives, des paquets surprises par exemple jusqu’à Pâques. En contrepartie, nous avons reçu énormément de messages de soutien des habitants. Il faudra maintenant qu’ils reviennent.»

A Carouge (GE), Véronique Rossier, patronne de Nouvelle page, constate que cette période sinistrée a aussi ses bénéfices. «Grâce aux réseaux sociaux, au bouche-à-oreille, aux articles de presse, le travail des libraires a été reconnu. Même si mon chiffre d’affaires a fondu de 60% pendant ces deux mois, je compte quelque 150 nouveaux clients.»

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Au seuil de cette reprise, ces aiguilleurs d’imaginaire ont des atouts. Deux mois d’anesthésie sociale l’ont démontré: les Romands sont des ogres de la lecture. Même le patron de Payot, Pascal Vandenberghe, a été surpris par cet appétit. Un jour après le début du confinement, il constatait que le nombre de commandes en ligne sur le site de la maison était multiplié par cinq. Au point qu’il devait se résoudre le jeudi 19 mars à le fermer: du fait de cette suractivité, la sécurité sanitaire de la trentaine d’employés requis pour la manœuvre n’était plus garantie.

Explosion de la vente en ligne

Nouveau démarrage le 6 avril, nouvelle envolée. «Les ventes en ligne pour ce mois tronqué représentent 40% de ce que l’ensemble de notre réseau vend en temps normal, ce qui est énorme et nous permet d’avoir un peu de trésorerie qui entre.» Payot a ainsi écoulé entre 3000 et 4000 ouvrages par jour.

La Fnac avance des chiffres analogues, selon son directeur, Cédric Stassi. «Nous n’avons jamais cessé nos activités, même au plus fort de la crise. Nous avons mobilisé nos équipes pour livrer, sans retard, les anciennes comme les nouvelles commandes. La crise a dopé les commandes, mais cela ne permettra pas de combler le manque enregistré sur une période comparable.»

Faut-il alors s’attendre à une ruée dans les librairies? Pas sûr du tout, tempère Christophe Jacquier, gérant de Payot Rive gauche à Genève. «Cela devrait redémarrer lentement, comme en Allemagne. Il nous faudra respecter des règles sanitaires strictes. Dans notre magasin, qui se déploie sur 1800 mètres carrés et quatre étages, dont celui de Nature & Découvertes, nous ne pourrons pas accueillir plus de 120 personnes en même temps.»

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A l’entrée des magasins Payot, les visiteurs seront invités à se désinfecter les mains, histoire de pouvoir feuilleter les ouvrages sans risque de transmettre le coronavirus. Les distances de sécurité devront être respectées, mais ni le masque ni les gants ne seront imposés. «Nous avons en revanche fait fabriquer pour nos employés des masques en tissu lavables», souligne Pascal Vandenberghe.

Priorité à la santé, donc. Claire Renaud (ci-dessus) a installé une paroi en plexiglas devant sa caisse. Et elle n’accueillera que deux personnes à la fois dans son nid. Comme ses consœurs et confrères, elle ne restreindra pas le temps de visite. A Delémont, Nicole Brosy et ses 12 employés porteront le masque. «Il faut encore que je règle les entrées et les sorties de la clientèle. Je prévois un ruban, comme au Festival de Cannes, pour séparer les flux. Mes clients seront accueillis comme des stars!»

Pour faire revenir l’amateur, les librairies comptent sur des têtes d’affiche, à commencer par Joël Dicker et son Enigme de la chambre 622 qui sortira le 19 mai. Les réservations pleuvent déjà. Et si l’auteur genevois ne pourra pas rencontrer ses admirateurs, Payot a prévu des dédicaces à distance, avec réservation et mots personnalisés. Début juin, La Vie mensongère des adultes de la mystérieuse Elena Ferrante devrait susciter l’engouement. Tout comme les derniers opus de Guillaume Musso et de Marc Levy.

Le retour à la normale n’est pourtant pas pour demain, s’accordent à dire les professionnels. «Les gros éditeurs ont annoncé qu’ils allaient diminuer leurs parutions, afin d’éviter l’asphyxie, note Marine Bass, de la Librairie du Boulevard. Cette décroissance annoncée est un effet positif de la crise. Nous pourrions ainsi davantage accompagner les nouveautés.»

Pascal Vandenberghe, lui, veut croire que le livre a une belle carte à jouer, même s’il ne s’attend pas à retrouver une activité à 100% avant longtemps. «Les gens ont retrouvé le plaisir de lire, qu’ils avaient un peu perdu dans un monde où ils étaient très sollicités»…

Cet été sans spectacles, sans vacances lointaines, sans festivals, sera peut-être bon pour la librairie

L’heure est aux paris. Petites ou grandes, les boutiques d’encre et de papier chancellent. Payot a dû suspendre en avril le paiement de ses loyers pour ses vaisseaux lausannois et genevois. Les comptes se feront à la fin de l’année. «Si je ne peux pas accueillir plus de deux personnes en même temps pendant la période de Noël, qui est la plus importante pour nous, ce sera compliqué», s’inquiète Véronique Rossier.

Un besoin de conseils

Un motif d’espoir quand même: les libraires, à l’image de Claire Renaud, ont la cote. «Pendant deux mois, je n’ai pas arrêté de répondre aux clients. Les gens ont besoin de conseils, d’échanges. Le plaisir du livre n’est pas virtuel, mais physique.» Pour ce lundi de rentrée, elle a métamorphosé sa vitrine en petite jungle: des ouvrages vantent les vertus de la permaculture et des jardins secrets, comme pour chasser les spectres du Covid-19. C’est ce qui s’appelle tourner la page.


«La situation des éditeurs est critique»

K.-O. debout, les maisons d’édition suisses affinent leurs stratégies dans un contexte incertain. Leurs livres seront à l’honneur dans les librairies

Ce lundi, les éditeurs suisses passent à la contre-attaque. Après huit semaines d’angoisse, ils veulent desserrer l’étreinte, en beauté. A l’initiative de Livresuisse et de son secrétaire général, Olivier Babel, les libraires devraient mettre en valeur plumes et maisons helvétiques, avec ce slogan: «J’achète un livre suisse!»

«La situation des éditeurs est critique, encore plus que celle des librairies qui ont pu, pour certaines, compter sur des revenus, explique-t-il. Un éditeur encaisse de l’argent quand il met en place des nouveautés. Il est payé dans les 90 jours qui suivent. Or, depuis le 16 mars, son activité est quasi nulle. Les maisons d’édition redoutent aujourd’hui de faire face à un nombre important de retours d’invendus, de la part des librairies en mal de liquidités. C’est la raison de notre action.»

A pas de Sioux

Comment faire alors pour relancer l’activité? Directrice des Editions Zoé à Genève, Caroline Coutau veut développer une stratégie à long terme. «Nous sommes une maison qui privilégie la littérature et ne fait pas de bénéfices. Notre chiffre d’affaires a fondu à 10% pendant ces huit semaines. Nous allons avancer à pas de Sioux, avec une nouveauté que nous sortirons à la fin de mai. En juin, nous miserons sur des parutions en poche. En publiant moins, nous donnons à chaque titre une chance plus grande de rencontrer son public, sans submerger le libraire. En revanche, nous serons offensifs sur les trois nouveautés de la rentrée.»

Patron des Editions Slatkine, Ivan Slatkine sonne la charge. «J’ai dû mettre mes employés au chômage partiel, mais j’ai bossé comme un forçat pour être prêt au moment X. Nous sortons en mai sept nouveautés, dont le polar de Nicolas Feuz, qu’il a publié en feuilleton sur notre site pendant le confinement – Restez chez vous. L’accueil des libraires est favorable. Pendant ces trois prochaines semaines, il n’y aura pas de parutions françaises. Profitons-en pour occuper l’espace.»

Et les aides publiques? Editeurs et libraires ne sont a priori pas concernés par les 280 millions que la Confédération a débloqués pour soutenir le secteur culturel, parce que rangés dans la case «entrepreneurs». Olivier Babel se démène pour que les besoins de la branche soient compris. «Sans soutien, sans mesure forte, ne serait-ce que des cantons, il n’y aura pas de retour à la normale en Suisse romande.»


Des livres en chiffres

7000 à 8000 C’est le nombre d’ouvrages que Payot et la Fnac ont écoulé chaque jour en avril, via la vente en ligne.

70 Le nombre de librairies indépendantes en Suisse romande, qui ne comprend pas les points de vente dans les grandes surfaces.

402 Le nombre de livraisons que la libraire Claire Renaud a faites à travers le canton de Genève, entre mars et avril.

10 C’est la surface en mètres carrés autorisée pour un client dans une librairie.