Le poche de la semaine

«Surtout, tu ne cognes pas. C’est ce que ta mère t’avait dit: si on t’agresse, tu ne réponds pas…»

Genre: récit
Qui ? Pierre Jourde
Titre: La Première Pierre
Chez qui ? Folio, 226 p.

C’est une histoire étonnante. Elle a fait le tour du monde: un écrivain, Pierre Jourde, a subi, avec sa compagne et ses enfants, une tentative de lynchage par ses voisins et amis du village d’Auvergne dont il est originaire. Au départ de la discorde, un livre, Pays perdu, paru en 2003 où Pierre Jourde raconte le hameau et ses habitants. Certains l’ont lu comme une offense.

Dix ans après les faits, l’écrivain livre son analyse de cette révolte des «personnages» contre leur auteur. La Première Pierre dépasse évidemment la simple chronique. Il tente de démêler l’écheveau d’émotions, de tabous, de non-dits, d’erreurs manifestes qui ont conduit plus ou moins directement à l’explosion d’une violence qui détonne dans la France des années 2000.

Dans cet exercice, Pierre Jourde ne se ménage pas, mettant le doigt sur son inconscience, sa naïveté, sa bêtise. Pays perdu devait voir le jour mais ne pouvait pas voir le jour. De cette contradiction, le livre tire sa force sans doute. En l’écrivant, Pierre Jourde n’avait pas conscience de cette tension infernale. En son cœur se tiennent le livre et ses pouvoirs.

Auteur d’une vingtaine de romans, de récits et d’essais, Pierre Jourde n’avait jamais écrit sur son village. L’urgence de le faire s’impose après la mort de son père, homme gêné devant les mots au point de n’avoir jamais pu vraiment dire «je». Il le fera quelques années avant de mourir. Il révélera alors à son fils le secret de famille qui l’a en quelque sorte réduit au silence. Pierre Jourde voulait écrire un tombeau à son père. En chantant cette terre du silence battue par les vents, il voulait permettre à son père, aux autres disparus et aux quelques vivants qui restent, de dire «je».