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«Prendre des photographies m’a protégée»

La New-Yorkaise Nancy Borowick a photographié ses parents atteints d’un cancer avancé. A Visa pour l’image, elle raconte comment ce projet l’a aidée à supporter le drame

«Prendre des photographies m’a protégée»

Festival Nancy Borowick a photographié ses parents atteints d’un cancer avancé

A Visa pour l’image, elle raconte ce projet

Ils sont assis sur des fauteuils, côte à côte. Il la regarde, elle lit un journal. Il porte un bonnet sur son crâne chauve, elle a les cheveux très courts. Des porte-perfusions encadrent la scène. Howie et Laurel sont mariés depuis trente-quatre ans et sont tous deux atteints d’un cancer avancé. Ils se rendent ensemble aux séances de chimiothérapie. Les voilà à la salle de bains. Howie coupe les mèches de sa femme Laurel avant qu’elles ne tombent. Elle imite en riant des sourcils broussailleux avec deux boucles. Ils s’enlacent, à la piscine ou dans leur chambre. Ils fêtent leurs anniversaires et marient leur fille. Puis c’est un cercueil au premier plan, Laurel juste derrière, tout contre son fils. Les chimiothérapies reprennent; cette fois, ce sont les enfants qui accompagnent leur mère. Bientôt, elle se déplace avec une bouteille d’oxygène. Cesse de s’alimenter. Sur la dernière image, un cercueil au premier plan, un fils juste derrière.

Ces portraits magnifiques et bouleversants ont été réalisés par Nancy Borowick, fille de Laurel et Howie, entre janvier 2013 et décembre 2014. Elle les expose à Perpignan, dans le cadre de Visa pour l’image, et raconte comment elle a photographié son drame personnel.

Le Temps: Pourquoi ce projet?

Nancy Borowick: Je ne me suis jamais dit: «Tiens, c’est un projet que je veux mener.» Ma mère était malade depuis longtemps, mon père venait d’apprendre qu’il était lui aussi atteint d’un cancer; je voulais juste passer plus de temps avec eux. C’était trop dur émotionnellement, alors j’ai commencé à photographier. Parce que c’est mon job et parce que c’est une manière de mettre de la distance. J’avais besoin de cela pour continuer à être présente, efficace, à rester un soutien pour mes parents. J’ai travaillé beaucoup pour la presse. On me passe une commande et je la remplis. J’ai traité ce sujet de la même manière. Par exemple, pour cette image où ils sont tous les deux sur leur fauteuil de chimio, je ne voyais que la composition, la parfaite symétrie. Quand je la regarde aujourd’hui, je vois deux personnes en train de mourir. Prendre des photographies m’a protégée.

– Photographier la maladie de vos parents allait-il de soi pour vos proches?

– J’ai été diplômée de l’International Center of Photography, à New York, il y a cinq ans. J’avais commencé à photographier ma mère dans ce cadre, elle était OK puisqu’il s’agissait de mes études. Comme le pas avait été franchi, mon père a été d’accord aussi. Mon frère est photographe, il comprenait parfaitement. Ma sœur a été la plus réticente, soucieuse de protéger mes parents, mais comme eux me faisaient confiance, elle l’a fait aussi. Le New York Times a publié plusieurs séries d’images et mes parents ont eu énormément de retours positifs. Ils étaient heureux car ils ont vu combien cela aidait les gens confrontés à la maladie.

– Concrètement, comment cela se passait-il? Aviez-vous toujours votre appareil avec vous?

– J’ai photographié toutes sortes de situations, plus ou moins privées, plus ou moins intimes. J’en oubliais quelquefois qu’il s’agissait de mes parents. Mais mon rôle No 1 était évidemment celui de fille, la photographie venait ensuite. J’avais toujours mon appareil avec moi. Une fois, à l’hôpital, je ne l’ai pas pris. J’étais fatiguée et j’avais déjà tant d’images d’hôpital. Les infirmières cherchaient les veines de mon père et ne les trouvaient pas. J’ai craqué alors que j’avais assisté des tas de fois à cette scène, mais là, je n’étais pas derrière mon appareil.

– Y a-t-il des mises en scène?

– Aucune. Au départ mes parents étaient excités par ma présence, j’ai dû leur rappeler de faire comme si je n’étais pas là. Je leur ai demandé d’être transparents, ils ont joué le jeu au-delà de mes espérances.

– Y a-t-il des moments que vous n’avez pas voulu photographier?

– Quand mon père est mort, à l’hôpital. Je n’ai pas le souvenir précis mais après un moment, mon frère m’a demandé si j’allais prendre une image ou quelque chose comme cela. C’est comme si j’attendais une approbation, j’ai réalisé quelques clichés et puis j’ai arrêté. On était préparés à cette mort. Ma mère avait son troisième cancer et je sentais que ce serait le dernier. Mon père était malade. Cela a été un processus, ce n’est pas comme lorsqu’un proche meurt d’un accident de voiture. Dès que nous avons appris les nouvelles, nous avons décidé de passer un maximum de temps en famille. J’ai de la chance, mes parents m’ont offert vingt-huit et vingt-neuf ans de relations magnifiques.

– Ont-ils vu les images au fur et à mesure?

– Pas avant l’idée d’une publication mais lorsque cela s’est présenté, je voulais être sûre qu’ils soient confortables avec ces images. Je n’avais pas l’intention de montrer cette série mais une amie m’a conseillé de le faire dans l’idée d’aider les gens. Mes parents étaient si forts dans cette épreuve! J’ai envoyé les photographies à un concours, le New York Times était dans le jury et m’a proposé une première parution.

– Pourquoi en noir et blanc?

– Je n’ai jamais imaginé ce projet en couleurs. Je ne sais pas trop pourquoi. Je voulais me concentrer sur le contenu, avoir un aspect intemporel. Pour moi, les archives familiales sont toujours en noir et blanc. Et puis les couleurs de l’hôpital étaient si… couleurs d’hôpital, vous voyez? Je voulais une cohérence dans la série quels que soient les lieux.

– Vous travailliez alors comme photographe indépendante?

– Oui, pour la presse quotidienne essentiellement. Et je le fais toujours. Je photographiais également beaucoup de mariages. Il y a quelque chose de beau à photographier la joie.

– Qui a pris la photographie de votre mariage, sur laquelle vous figurez?

– Techniquement, c’est moi. J’ai installé mon appareil dans un arbre, après la séance maquillage et avant d’enfiler ma robe. Je pensais me rendre à l’autel avec la télécommande cachée dans le bouquet, puis j’ai pensé que mon mari aurait envie de me tuer s’il s’en rendait compte! J’ai confié le déclencheur à une amie photographe.

– Sur quoi travaillez-vous maintenant?

– Je viens de commencer un projet autour des relations entre les humains et leurs chiens. Je songe surtout aux chiens de «service» comme les chiens d’aveugle ou ceux utilisés en thérapie. Une amie nous avait prêté son chien pendant la maladie de ma mère. Cela nous a beaucoup aidés. Il a amené de la joie et du rire dans la maison.

Nancy Borowick: Le cancer, une histoire de famille, jusqu’au 13 septembre au couvent des Minimes, à Perpignan. www.visapourlimage.com

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