Sport-étude

La préparation mentale des sportifs inspire les musiciens

Comme les athlètes, les musiciens s'intéressent de près aux facteurs psychologiques de leur pratique. Une manière pour eux de maîtriser stress, trac et émotions négatives qui peuvent parasiter une performance, explique Roberta Antonini Philippe

La préparation mentale est souvent citée comme une des composantes essentielles de la performance sportive. L’importance de la dimension mentale dans le sport de performance a été démontrée par de nombreux auteurs (Durand-Bush & Salmela, 2002; Hanton, & Jones, 1999) ainsi que différentes techniques mentales pouvant contribuer à la mise en place d’un mental fort et solide (Ducasse & Chamalidis, 2006).

Ces dernières années, le domaine de la musique s’est également intéressé aux variables psychologiques qui sont en jeu dans la performance musicale. D’une façon comparable à ce qui s’est passé dans le domaine du sport, les musiciens se rendent compte qu’il y a des aspects psychologiques déterminants dans leur pratique et qu'ils peuvent avoir un impact très positif ou très négatif sur leur performance. Une forte raison pour laquelle les musiciens cherchent à connaître ces facteurs psychologiques, c’est l’occurrence très fréquente de situations où l’anxiété liée à la production de la performance, ou le trac, a un impact très négatif sur leur performance.

Si toute prestation instrumentale ou vocale devant public est un enjeu, les concours d’orchestre représentent des situations de performance extrêmes, comparables à des compétitions sportives de pointe: candidates et candidats n’ont que deux ou trois minutes pour convaincre le jury, la concurrence est forte (il n’est pas rare qu’une centaine de musiciennes et de musiciens postulent pour une seule place) et les enjeux professionnels sont importants. C’est pourquoi toujours plus de hautes écoles de musique proposent des simulations de concours d’orchestre afin d’optimiser la préparation de leurs étudiantes et étudiants à cette étape incontournable d’une carrière de musicien d’orchestre. L’idée est que ces simulations puissent aider le jeune musicien à mieux connaître et maîtriser les facteurs perturbateurs de la performance musicale, tels que le trac, le stress ou encore les émotions négatives.

Ces éléments perturbateurs peuvent en outre être déclenchés par plusieurs facteurs qui sont liés à la spécificité de la vie des musiciens, en particulier par l’incertitude de pouvoir poursuivre une carrière, la forte compétition entre collègues, les exigences techniques des performances, les enjeux spécifiques de chaque performance.

Des musiciens moins bien préparés que les sportifs

Si cette problématique a déjà été explorée dans quelques pays anglophones (Royaume-Uni et Australie), en Suisse ce domaine demeure émergent, les applications sont rares et il manque encore des travaux sur les facteurs psychologiques de la performance des musiciens.

Fort de ses expériences dans le domaine du sport, le groupe de recherche en psychologie du sport de l’institut des sciences du sport (ISSUL) de l’Université de Lausanne a développé un axe de recherche en psychologie des artistes qui est prometteur. En 2013, une première étude, réalisée avec la Haute Ecole de musique de Genève, a permis d’identifier les stratégies d’adaptation différenciées des musiciens-étudiants et des musiciens professionnels pour tenter de gérer leurs états affectifs positifs et négatifs lors de la préparation et de la passation d’un concours. Les résultats montrent que ces stratégies d’adaptation visent avant tout à modifier, transformer, réduire ou nier l’impact et l’importance de la situation. Cette étude met aussi en évidence la faiblesse des stratégies de préparation mentale des musiciens face à une situation de production de performance.

Se replonger dans la situation pour diminuer l’anxiété

Une autre étude réalisée avec la Haute Ecole de musique de Lausanne (Antonini Philippe, Güsewell et Hauw, 2017) s’est intéressée à l’activité de musiciens-étudiants en situation de simulation de concours d’orchestre. Des entretiens replongeant les musiciens dans cette situation ont permis de faire ressortir le sens que chacun des musiciens donne aux différents moments de la simulation de concours, ainsi que la multitude de stratégies d’adaptation adoptées pour y faire face, mais pas toujours efficaces.

D’autres études sont en cours, notamment dans le but de caractériser la population musicale par rapport aux troubles de l’anxiété et aux facteurs associés: mode de vie, facteurs de stress, stratégies de confrontation, anxiété et bien-être subjectif. L’analyse des données permettra une connaissance plus approfondie des troubles de l’anxiété qui atteignent les musiciens afin de proposer de nouveaux programmes d’intervention spécifiquement adaptés aux musiciens. En effet, si la pratique d’un musicien professionnel peut être comparable à celle d’un athlète de haut niveau, force est de constater que les musiciens sont souvent moins bien accompagnés que les sportifs; une avancée dans ce domaine ne pourrait être que bénéfique pour les artistes, leur performance et leur bien-être.

* Spécialisée en psychologie du sport, Roberta Antonini Philippe est maître d'enseignement et de recherche à l'Institut des sciences du sport de l'Université de Lausanne.


Références

Antonini Philippe, R. (2013). Les états affectifs des musiciens lors des concours d’orchestre: éléments situationnels et pratiques mentales concomitants. Revue Médecine des arts, 74, 44-54.

Antonini Philippe, R., Guesewell, A., & Hauw, D. (2017, in press). La simulation de concours d’orchestre: analyse qualitative et située de l’activité des musiciens. Cahiers de la société québécoise de la recherche en musique.

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