roman

Tout près, trop près des étoiles

«Le Premier Jour» de Marc Levy est une bonne histoire dans la veine du feuilleton populaire dont nous fêtons les grands pionniers cet été dans les pages du Samedi Culturel.

Genre: Roman
Qui ? Marc Levy
Titre: Le Premier Jour
Chez qui ? Robert Laffont, 503 p.

Marc Levy est un moins mauvais écrivain que ne le disent beaucoup de ceux qui pensent être de bons lecteurs et méprisent sa littérature. Il n’est pas d’une profondeur abyssale, mais ceux qui lui reprochent sa superficialité sont souvent aussi superficiels que lui. Quand il se livre à des considérations générales sur le destin de l’humanité, il n’est pas plus savant que le tout-venant, mais qui peut s’estimer à coup sûr supérieur au tout-venant? La critique littéraire passe le plus souvent ses ouvrages sous silence. Peut-être parce qu’elle considère que son succès l’exonère d’avoir à prendre la responsabilité publique d’un point de vue peu favorable et de dire, devant tout le monde, que tout le monde, ou plutôt que ses innombrables lecteurs sont des gogos seulement préoccupés par le divertissement.

Ceux qui lisent Le Premier Jour sur une plage, dans la chambre d’une auberge d’altitude, dans un hamac la nuit sous le ciel des tropiques, ceux que l’énigme passablement conventionnelle amuse, que le récit emporte sans excès et maintient éveillés, n’ont pas plus de raison de se sentir inférieurs aux détracteurs de ce genre littéraire, qu’ils n’en ont de se sentir vulgaires parce qu’ils aiment les glaces trop douces alors qu’on leur conseille des sorbets sans sucre ajouté. Le Premier Jour est une bonne histoire, dans la veine de l’heroic fantasy, du récit d’aventures des frères Rosny, du feuilleton populaire dont nous fêtons les grands pionniers cet été dans les pages du Samedi Culturel, une histoire pleine de clichés, c’est la norme, avec des personnages assez simples pour ne pas provoquer l’embarras du lecteur, animés par des sentiments tout aussi simples: la quête de l’amour et la recherche de la vérité, sentiments dont l’expérience toujours inaccomplie suffit à tuer l’ennui des existences ordinaires.

Keira est archéologue. Elle dirige des fouilles en Ethiopie et elle a recueilli un petit garçon, Harry, qui lui a donné un cadeau mystérieux, une pierre lisse de couleur sombre (est-ce une pierre?) qu’il a trouvée dans le cratère d’un volcan éteint. Keira cherche les vestiges de l’homme originel, le plus ancien, plus ancien que Lucy et ses congénères. Celui d’où tout est parti. Et dont la connaissance mettrait plus de savoir dans la nôtre. Malheureusement, une tempête d’une violence inhabituelle dans la contrée (le climat planétaire est détraqué) détruit totalement le chantier de fouilles, tue pas mal de gens, provoque la disparition d’Harry, et oblige Keira, faute d’argent pour continuer son travail, à retourner à Paris.

Adrian est astrophysicien. Lui aussi cherche quelque chose. «Où commence l’aube?» disait-il enfant, provoquant les rires de ses camarades. Il voudrait savoir comment tout a commencé – le ciel, les étoiles, la galaxie, l’univers. Le big-bang ne lui suffit pas. Il scrute le ciel et se pose des questions. Il est au Chili, sur un haut plateau où l’on construit un énorme radiotélescope qui devrait permettre de voir plus loin que loin, et plus autrefois qu’autrefois. Il participe à un méga-bricolage comme ceux des savants les plus imaginatifs, soutenus par une technologie de pointe absolument phénoménale. Malheureusement, son corps n’est pas à la hauteur de la science et de la technologie. Il est pris d’un grave malaise provoqué par l’altitude, tombe dans les pommes, saigne abondamment et doit retourner à Londres.

Keira et Adrian vont se rencontrer. C’est le destin. Mais une bande de zigotos, dont on ne sait pas bien ce qu’ils sont sinon qu’ils viennent de divers pays et qu’ils possèdent eux-mêmes une «pierre» toute pareille dont ils cachent l’existence au reste du monde, veille sur la tranquillité de l’humanité en lui évitant de rencontrer le trop inconnu qui pourrait changer sa vision de l’univers. Elle entend aussi organiser le destin de Keira et d’Adrian. Il y a enfin un dénommé Ivory, qui a fait partie de cette bande de zigotos avant de rompre avec elle. En ce qui concerne le destin, Ivory est un maître, un très vieux maître qui ne consent même plus à avouer son âge bien qu’il ait encore un bureau au musée du Quai Branly où il va rencontrer Keira, par hasard. Il est très fort aux échecs (preuve de son intelligence supérieure), il manipule les autres avec bienveillance, y compris Keira qui a pourtant un caractère rebelle.

Keira et Adrian s’aiment. Mais ne savent pas comment le dire. Ils se disputent quand ils devraient s’embrasser, et il faut des circonstances tout à fait périlleuses pour qu’ils se confient des mots doux. Marc Levy est un bon conteur. Là-dessus, rien à ajouter. Pour ce qui est de l’amour, il est beaucoup moins habile, comme s’il lui manquait les mots pour exprimer les sentiments; comme si, dans ce domaine, il était bloqué à la manière des auteurs qui écrivent «le feu est brûlant» quand il brûle et «se cogner le front fait mal à la tête» faute de pouvoir en dire plus. Le héros regarde l’héroïne stupéfait par sa beauté mais il reste muet, l’héroïne se fâche contre le héros dès qu’il n’en fait qu’à sa tête mais lui sourit en son for intérieur.

La frigidité de cette écriture des sentiments et du sexe n’est pas mauvaise pour la santé. On reste pourtant sur sa faim, sur une frustration qui est aussi une sorte de plaisir de lecture. Car rien n’entame, rien ne déstabilise dans ces 500 pages. On en sort inchangé (pourquoi changerait-on, quelle idée, en lisant un livre?) et rien n’en restera si ce n’est le souvenir d’un passe-temps agréable. Rien d’autre que les mots qui courent, les péripéties qui auraient pu être différentes, qui le seront sans doute dans le prochain livre de Marc Levy. Et qui sont déjà annoncées à la dernière page avec ce titre à paraître, La Première Nuit. Keira est donnée pour morte, Adrian souffre affreusement. A suivre.

Keira et Adrian s’aiment mais se disputent quand ils devraient s’embrasser

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