Charles Méla, ancien professeur ordinaire de littérature française médiévale à l’Université de Genève, actuellement directeur de la Fondation Martin Bodmer, fréquente l’Ecole normale supérieure de Paris à l’époque où Jacques Lacan y tient son séminaire. Louis Althusser occupe alors la fonction de caïman (enseignant-agrégé chargé de préparer les élèves à l’agrégation). C’est lui qui introduit Jacques Lacan à l’Ecole.

«Mes condisciples se nommaient Jean-Claude Milner, futur linguiste, Jacques-Alain Miller, philosophe, moi j’étudiais la littérature, raconte Charles Méla. Nous nous sommes préparés, avec Louis Althusser, à la venue de Lacan. Je vois encore les deux hommes traverser la cour de l’Ecole, brinquebalant l’un contre l’autre. De ce temps-là, je conserve un souvenir extraordinaire. En France passait le souffle de l’esprit. 1960-1970 furent des années d’ébullition, celles du grand débat sur le structuralisme. Jacques Lacan avait été excommunié par l’Association psychanalytique internationale (IPA), ce qui l’affectait; l’Ecole normale lui offrait l’occasion de sortir du monde médical et de s’adresser aux intellectuels. N’affirmait-il pas que la formation de médecin n’était pas nécessaire à la pratique de la psychanalyse? Les autres professeurs paraissaient engoncés dans leur académisme. Lui, à l’inverse, se montrait transparent; il bousculait la langue au nom de la rigueur du concept. Sur Platon, il nous éclairait dix mille fois plus que n’importe quel enseignant de grec en Sorbonne. Lors des événements de Mai 68, il s’est tenu à l’écoute mais distant. Suite aux désordres provoqués par son public, le séminaire a dû quitter l’Ecole. Je l’ai suivi lorsqu’il s’est déplacé à la Faculté de droit. Il m’a appris à penser. Il m’a initié à une attention, à une jouissance de la langue doublée d’un exercice de raison.»

Renato Seidl, médecin-psychanalyste établi à Lausanne, préside l’Association suisse romande de l’Ecole européenne de psychanalyse – New Lacanian School (ASREEP-NLS) qui regroupe les cliniciens d’obédience lacanienne. Elle comporte une cinquantaine de membres et autant d’amis, organise des cours et des séminaires; son travail s’exerce de manière essentiellement orale comme celui de Lacan: «De père suisse, de mère brésilienne, formé d’abord au Brésil où, comme en Argentine, la psychanalyse lacanienne est très présente, je n’avais jamais imaginé que j’aurais participé à la fondation d’une association de psychanalyse! En 1986, lorsque je m’installe, il existe un groupe d’une dizaine de personnes qui se réunissent de manière conviviale. Rapidement, cet atelier de psychanalyse attire d’autres personnes. Eugénie Lemoine, psychanalyste à Paris et membre de la Cause freudienne, vient donner des conférences. Le petit noyau des psychanalystes lacaniens de Suisse romande grandit. Il entre en pourparlers avec Jacques-Alain Miller, gendre de Jacques Lacan et dépositaire de son héritage intellectuel. Deux cercles se forment à Lausanne et à Genève; réunis en 2002, ils deviendront l’ASREEP-NLS qui fait partie de l’Association mondiale de psychanalyse, à distinguer de l’Association psychanalytique internationale (IPA) fondée en 1910 avec l’accord de Freud. Deux écoles, un même projet! La question des obédiences et des scissions me paraît relever du XXe siècle; aujourd’hui, le dialogue entre différentes théories et pratiques s’est installé.»