Décidément, cette présidentielle américaine n’est pas une élection comme les autres. Au point où elle en est, on peut d’ailleurs se demander s’il s’agit encore vraiment d’une élection. Celle-ci suppose en principe un choix argumenté et un vrai débat d’idées, des alternatives à la fois claires et cohérentes à l’intérieur d’un système de valeurs communes. Ici, c’est tout le contraire: manichéisme simpliste, volées d’insultes, graves mises en garde contre la dangerosité de l’adversaire qu’on accuse de faire courir les pires risques au pays au cas où une majorité improbable se dégagerait en sa faveur. Bref, on assiste à une délégitimation réciproque des candidats en lice, quitte à délégitimer la démocratie en général et les Etats-Unis en particulier.

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Père aimant

Biden ou Trump, chaque camp dépeint le candidat adverse comme un usurpateur en puissance, indigne de prétendre aux plus hautes fonctions. A les écouter, plus qu’une élection, la présidentielle 2020 ne serait qu’un retour au juste état des choses (du côté démocrate) ou à l’inverse une tentative de hold-up (du côté républicain). Or cette distorsion partisane est si envahissante qu’elle a même gagné l’Europe, où l’on attend impatiemment la chute d’un président coupable d’avoir transformé le rêve américain en cauchemar. Un peu comme si, avec l’élection intempestive de Trump, les enfants du Vieux-Continent avaient échangé un père authentique et aimant contre un beau-père insupportable, sans avoir voix au chapitre.

Comédie retorse

Racontée de cette manière, la vie politique ressemble à un conte de fées, un peu trop pour y croire. Des enfants égarés au fond d’une forêt sans limite, pour fuir l’autorité d’un souverain père tyrannique qui a volé le pouvoir à son frère. C’est le spectacle que Shakespeare décrit dans Comme il vous plaira (1599), comédie retorse et tendre. Les enfants, ce sont respectivement la fille du méchant duc et celle de son frère exilé. Elles ont refusé l’héritage de haine qui aurait dû les diviser et sont parties ensemble à la recherche d’un beau jeune homme pourchassé par le duc. Leur quête les a conduites précisément dans la forêt où le duc légitime avait trouvé refuge.

Joie collective

Au terme d’un jeu de devinettes amoureuses, les couples se forment et la famille dispersée se recompose. Juste avant le triple mariage final, un messager vient révéler que l’usurpateur a renoncé au pouvoir pour se faire ermite: son frère peut dès lors retrouver les terres qui lui reviennent de droit. Les deux cousines héritent du tout et enterrent par la même occasion le différend familial qui leur empoisonnait l’existence.

Tout est donc bien qui finit bien, pour paraphraser le titre d’une autre pièce de Shakespeare? Pas tout à fait. Un des plus fidèles compagnons de route du duc en exil, le mélancolique Jacques, décide quant à lui de rester en forêt, auprès du perdant converti, malgré l’incompréhension de son maître. Pourquoi vouloir tenir à distance la joie collective, sinon parce qu’elle est justement trop belle pour être vraie, parce qu’elle est l’indice d’une fausse harmonie où le basculement si facile du pouvoir n’en révèle au fond que la complète vacuité?


Extrait:

«JACQUES, à Jacques des Bois. — Monsieur, avec votre permission, si je vous ai bien entendu, le duc a embrassé la vie religieuse, et rejeté avec dédain le faste des cours?

JACQUES DES BOIS. — Oui, monsieur.

JACQUES. — Je veux aller le trouver. Il y a beaucoup à apprendre et à profiter avec ces convertis. (Au duc.) Je vous lègue, à vous, vos anciennes dignités: votre patience et vos vertus les méritent. (A Orlando.) A vous, l’amour que mérite votre foi sincère. (A Olivier.) A vous, vos terres, la tendresse d’une épouse, et des alliés illustres. (A Sylvius.) A vous, un lit longtemps attendu et bien mérité. (A Touchstone.) Et vous, je vous lègue les disputes; car vous n’avez, pour votre voyage d’amour, de provisions que pour deux mois. — Ainsi, allez à vos plaisirs. Pour moi, il m’en faut d’autres que celui de la danse.

LE VIEUX DUC. — Arrête, Jacques; reste avec nous.

JACQUES. — Moi, je ne reste point pour de frivoles passe-temps. J’irai vous attendre dans votre grotte abandonnée, pour savoir ce que vous voulez.

(Il sort.)

LE VIEUX DUC, aux musiciens. — Poursuivez, poursuivez; nous allons commencer cette cérémonie, comme nous avons la confiance qu’elle se terminera, dans les transports d’une joie pure.»

W. Shakespeare, Comme il vous plaira, trad. François Guizot, 1863