Non, Primo Levi ne se serait pas suicidé. Sa chute mortelle dans la cage d'escalier de l'immeuble de Turin pourrait bien avoir été accidentelle. C'est la thèse que défend, presque seul contre tous, l'un de ses amis, le cardiologue britannique David Mendel. Douze ans après la fin tragique de l'écrivain italien, il a fait le voyage à Paris pour étayer cette interprétation lors du colloque international sur Primo Levi, tenu en juin au Musée d'art et d'histoire du judaïsme de Paris.

Chimiste de formation, déporté à Auschwitz, Levi a élaboré une œuvre littéraire capitale sur la Shoah avec notamment ces deux titres essentiels que sont Si c'est un Homme (Laffont, 1996) et Les Naufragés et les Rescapés (Gallimard, 1989). Lorsque le matin du 11 avril 1987, on trouva le corps sans vie de Primo Levi, derrière l'ascenseur, on conclut à un suicide. Une mort volontaire qui rejoignait celles d'autres écrivains ayant échappé à l'Holocauste tels Paul Celan, Jean Améry ou Bruno Bettelheim. Cette interprétation confortait l'idée selon laquelle les rescapés de la Shoah – les intellectuels en particulier – choisiraient le suicide comme ultime recours contre leur traumatisme.

David Mendel s'inscrit en faux contre cette fatalité, estimant que la mort de Primo Levi fut accidentelle. Il avait en effet rendez-vous à Turin avec lui la veille de son décès. Hélas, son avion parvint à destination avec trop de retard pour permettre une rencontre ce jour-là. Le lendemain, il apprenait atterré la mort de son ami. Depuis lors, David Mendel a toujours récusé la thèse de son suicide. Pour lui, l'accident ne fait aucun doute, même s'il ne nie pas que Primo Levi traversait une de ses phases dépressives. L'écrivain aurait basculé dans la cage d'escalier, perdant l'équilibre suite à un malaise. Le médecin dispose d'une photo de Levi debout, près de cette rampe d'escalier, et il avait déjà remarqué à quel point la taille de la balustrade était dangereusement réduite.

Après la mort de son ami, il réunit mille petits détails de la vie quotidienne familiale. L'absence de lettre d'adieu de la part d'un être aussi attentif à ses proches est inexplicable. Le moment choisi pour son suicide l'est encore moins. Primo Levi a chuté dans les escaliers alors que sa femme venait de sortir, peu avant dix heures, faire des emplettes comme à l'accoutumée. A son retour, Lucia Levi aurait donc été la première à découvrir le corps de son mari. David Mendel, qui a fréquenté le couple, ne peut imaginer que Primo Levi ait voulu imposer à son épouse une découverte aussi macabre. Quant à la concierge, venue comme chaque matin lui apporter son courrier à dix heures, elle l'a trouvé aussi poli et cordial que d'habitude. Dernier argument invoqué par le médecin britannique, le mode de suicide choisi. Pourquoi, se demande David Mendel, si Primo Levi voulait se suicider, se serait-il jeté du troisième étage avec tous les risques de se rater et d'en garder les séquelles, alors qu'en tant que chimiste, il disposait de moyens bien plus efficaces?

Cette interprétation de la mort de Primo Levi aurait pu constituer un des points forts du colloque. Mais la communication de David Mendel, programmée tout à la fin de ces journées d'études donne à penser qu'une majorité préfère conserver la version du suicide, pourtant en contradiction profonde avec le combat de Levi contre le négationnisme.