Genre: roman
Qui ? Metin Arditi
Titre: Prince d’orchestre
Chez qui ? Actes Sud, 374 p.

Comment se consoler de l’enfance? Le peut-on? Par l’art? Comment être fils, fille, père, mère, ces rôles qui nous constituent et nous désarment tout à la fois? Ces thèmes reviennent comme des leitmotivs entêtants et douloureux dans les romans de Metin Arditi, de Victoria-Hall (2004) dans la Genève musicale à Loin des bras (2009) situé dans ce pensionnat des bords du Léman si proche de celui où le romancier a passé son enfance, tout juste débarqué d’Istanbul, au début des années 50. Et jusqu’au Turquetto (2011) qui avait pour cadre la Turquie du XVIe siècle.

Après le succès du Turquetto (Prix Jean-Giono), Metin Arditi revient, dans Prince d’orchestre, à la musique et à Genève, et même à un périmètre de cette ville dont il a fait son théâtre des passions, cet espace qui comprend le Victoria Hall et la place du Cirque, soit la Genève des concerts classiques et la Genève populaire; le quartier des banques privées et celui des immigrés. Deux mondes que l’on avait parcourus dans L’Imprévisible (Prix des auditeurs de la Radio suisse romande) et La Fille des Louganis (2007). D’ailleurs, plusieurs personnages des romans antérieurs se retrouvent dans Prince d’orchestre. En tête, Tatiana, la cantatrice de Victoria-Hall, et Pavlina, l’émigrée grecque de La Fille des Louganis. Et aussi Lenny, de Loin des bras. Ces retrouvailles font de Prince d’orchestre un roman point d’orgue. Où et avec qui Metin Arditi poursuivra-t-il ensuite son observation de la comédie humaine? En attendant, ce roman-ci est sans doute le plus balzacien de tous.

«La vie est poussière et le destin vent.» La phrase est de Francisco Tamayo, scientifique vénézuélien. Elle ouvre Prince d’orchestre et résonne tout au long de la lecture. Car c’est à la descente aux enfers d’un homme au sommet que nous convoque l’auteur du Turquetto et, par là, à une interrogation sur la nature du destin.

Dans cet univers qu’il connaît bien, celui des orchestres et de la musique classique, le romancier fait le portrait d’une solitude, d’une angoisse inconsolée, celle d’un chef d’orchestre, Alexis Kandilis, Grec de Genève, qui enchaîne les triomphes, détaché de lui-même, des autres et de la musique, à l’écoute de sa seule ambition et déjà fatigué d’elle. En décalage violent avec l’image qu’il donne de lui. Cette image volera en éclats d’un coup, à la suite d’un incident avec un musicien.

Le livre s’ouvre sur une ample scène de concert au Victoria Hall. Kandilis est au pupitre, les musiciens ont les yeux rivés sur lui, le concert va commencer. Mais les lecteurs entendront un autre récital, celui qui se déroule dans la tête du chef tout au long du concert qui débute avec La Force du destin de Verdi. Au cœur de l’action, le chef est ailleurs et, tel un acteur, exécute le geste qu’il faut pour donner au public le sentiment d’assister à un grand moment de musique.

La Force du destin… Tombé, hébété par la chute, Kandilis fera la rencontre d’un autre solitaire, un père, rescapé d’un drame, porté par un amour inconditionnel pour son fils hospitalisé. Kabbaliste, ce beau personnage triste et princier emmènera Kandilis au casino de Divonne, non pas pour jouer mais pour observer les soubresauts de la bille dans la roulette. Et admettre par là la large impuissance humaine devant le cours de la vie. Admettre pour pouvoir se réinventer.

Kandilis, lui, n’a pas la capacité d’admettre. Il s’est trop brûlé aux feux de l’angoisse et des vanités. Malgré les trésors qu’il trouvera sur sa route de déchu, la patience du kabbaliste, l’amour absolu de deux femmes, la musique enfin.