Deuxième soir harassé, sur le parvis de cette cathédrale cubiste qui sert d’antre au Montreux Jazz. Des lieutenants du festival n’en peuvent déjà plus. Prince n’a pas encore joué - il aura trois quarts d’heure de retard. « Il est ingérable. Il a changé toute son équipe et on ne sait même pas à qui parler. Franchement, on se réjouit qu’il reprenne l’avion. » Pouvait-on imaginer autre chose ? Quand on donne les clés de chez soi à un invité aussi encombrant, qu’on lui accorde une carte blanche absolue, peut-on feindre la surprise quand l’enfant terrible entérine sa réputation de petit baronet capricieux? Tout était bien parti, pourtant.

Une affiche dessinée sous son contrôle, des t-shirts imprimés, onze cuivres débarqués des Etats-Unis, trois nuits vouées uniquement au culte démesuré d’un artiste qui ne vend plus de disques, notamment parce qu’il n’a pas sorti un album crédible depuis près de vingt ans. Des billets arrachés en quelques heures, au prix d’une place à la Scala. Le premier concert de Prince, samedi, est une gifle. La concrétion swinguée du carnaval louisianais, du big band rutilant et de James Brown période moumoute. L’allure de Prince, en afro neurasthénique, ses légères cernes (il a 55 ans), tout cela n’a que peu de poids quand il entame « 1999 » avec hargne et empire.

Pendant le concert, les abonnés reçoivent l’annonce d’une jam triomphale, au Lab, avec son mentor Larry Graham, le bassiste qui l’a introduit parmi les Témoins de Jéhovah. Deux heures du matin, 100 francs. On aperçoit Mathieu Jaton, le patron du festival, dans les couloirs, se gratter la tête en se demandant comme il va pouvoir mettre en vente ces billets et expulser les DJ qui étaient déjà programmés dans la salle sur laquelle Prince a pointé son auguste index. Alors, les fans les plus dévoués se précipitent aux guichets. Finalement, Prince, lassé de lui-même, exténué de sa propre faconde, décide de ne jouer que quelques minutes.

Selon le festival, seule une poignée de spectateurs ont demandé à être remboursés. Mais, même chez les inconditionnels du prince, on commence à sentir l’arnaque. Comme chez ce Français, qui a déjà vu le musicien « plus de cinquante fois sur scène » et qui regarde le concert de dimanche depuis des fauteuils dans le vestibule. « Dans l’Auditorium Stravinski, il fait trop chaud, on est trop serré. » Ce trentenaire a déjà dépensé près de 500 francs pour les trois spectacles, plus 100 pour la jam affligeante. Sans compter le logement, la nourriture, le voyage. « Quand on aime, on ne compte pas. Mais là tout de même, ça commence à faire beaucoup. En plus, je trouve qu’il a vieilli. Longtemps, il est resté ce Peter Pan qui ne prenait pas une ride. Là, il s’essouffle. »

Le deuxième concert reprend la formule du premier, en époussetant entièrement la première partie avec des chansons que Prince n’avait pas jouées. Mais le chanteur, qui ne touche ni une guitare ni un piano, arrête le train à tout bout de champ. « Good night, Montreux ! » et il s’en va, pour revenir dix minutes plus tard. On dirait ces artistes dépassés qui font vingt fois leurs adieux pour qu’on les supplie de revenir. Dans la coulisse, ça phosphore. On négocie une suite à ce concert. Finalement, Prince décide de se saisir du Jazz Club qu’il privatise entièrement au désespoir des musiciens qui le conquièrent chaque nuit après les concerts.

« On aurait dit Louis XIV et sa cour », raconte un invité. Tous les musiciens du groupe, qui négligent les tonnes de saumon frais au profit des pizzas et du cola, autour du maître. Longue improvisation sur une scène minuscule, défilé des courtisanes et des serviles. Chacun aurait aimé voir cela, comme en 2007 quand Prince à Montreux avait offert un deuxième concert gratuit à ceux qui passaient au Café. Les temps ont changé. La diva de Minneapolis a compris que Montreux est le lieu parfait pour ne rien changer à ses habitudes aristocratiques, tout en empochant plus d’un million de dollars de cachet. Chacun ignore à l’avance les intentions de l’infant mais quand il se dresse soudain sur ses talons, c’est le branle-bas-de-combat, la meute des musclés et des tailles fines qui forment le cortège jusqu’à sa suite.

Troisième soir bileux. Prince, une nouvelle fois, s’est dit qu’un retard de trois quarts d’heure ne fâcherait personne. Il a renvoyé son bataillon de souffleurs. Deux guitares, une basse, la batteuse blonde aux larmes de paillettes sous les yeux qui menace de fissurer le plancher à chaque coup. La concentration mutine du rock, hard FM même, tant les pompes sont grandes. On se préparait à détester Prince. Et il vous prend à revers. Il ne lâche pas ses cordes ou ses claviers, il attaque « Sometimes it snows in April », l’émotion drue du refrain. Il est un artiste phénoménal, capable d’envoyer des samples en fin de nuit (« When Doves Cry »), de faire monter une foule de spectateurs sur scène, sans que l’affaire ne tourne en bal d’Ibiza. Ce troisième concert, le plus musical, ne répare rien. Mais il confirme ce qu’on savait déjà de Prince: il n’est pas de ce monde.