Un fauve et son dompteur. Deux corps en un. Et avec cela, des mains d’infante, menues, couronnées par des ongles vernis comme par distraction. Israël Galvan est un dieu et il ravit ce mercredi encore le public du Musée de l’Ariana, avant l’Alhambra jeudi où il présentera El Amor brujo. La Bâtie-festival de Genève attendait son prince, il est là et il tient sa promesse. Il taille dans le flamenco de toujours sa danse, archaïque et distinguée, volcanique, croit-on, tellement écrite pourtant. Son Solo est une énigme qu’on se transmet avec joie. Sur votre siège, vous vous rêvez en bailaor ou bailaora.

Comment opère-t-il, donc, Israël Galvan? Il attend la fin du jour, cette lumière de coton qui caresse les colonnes veinées du palais de l’Ariana. Il a fait poser sur le sol une scène carrée en bois brut et deux gradins qui se regardent, dans le hall majestueux, tout près de la salle des faïences. Il invoque, c’est une hypothèse, les esprits de la famille, ceux qui ont bercé son enfance sévillane. Il se rassemble surtout, avant le sabbat, la grande parade d’ombre, la fureur mécanique des talons, la prière païenne qui ponctuera parfois une chevauchée.

La grêle du diable

Bras dans le dos, comme un général avant l’assaut, torse bombé, visage pénétré – cette même mine que devaient avoir ses parents bailaores, José Galvan et Eugenia de lors Reyes – il traverse à présent la scène comme on reconnaît le champ de bataille. Ce sont des préliminaires. A l’instant, il entre dans la danse, tête et buste altiers, regard de jais, bottines martiales. Il frappe le sol et ce sont des coups de semonce qu’il libère. Plus tard, histoire de varier les résonances, il fera de même sur un tapis minuscule: s’élèvera alors une mitraille sourde. Plus tard encore, il pilonnera un gravier ocre qui crépitera en rafales.

Solo est une transe matérielle. Ces variations pourraient relever de la démonstration virtuose. Mais l’artiste glisse ses rimes dans le poème des ancêtres. Quand ses talons débusquent les morts, son bras, dressé vers le ciel, salue une demoiselle andalouse, comme l’affirmation d’une liberté. Parfois, entre deux stances rythmiques, dans le silence qui suit la canonnade, il marmonne un psaume ou une injure, on ne sait pas. Israël Galvan ne séduit pas, non. Il fait de son spectateur un tambour dans la nuit. On est sonné et affranchi de nos simagrées. Galvan est sacré: sa grêle fait tomber les masques. A.Df.

Solo, Musée de l’Ariana, me 9 à 19h; El Amor Brujo, Alhambra je 10 à 21h; rens. www.batie.ch


Camille délavée dans les eaux de Robyn Orlin

Une déception. On se réjouissait de découvrir la très incarnée Camille dans une proposition de Robyn Orlin, cette orfèvre de la mise en lumière qui avait su si bien orchestrer les différentes facettes du Sud-Africain Albert Ibokwe Khoza dans And so you see…, présenté à l’adc en 2016. Sur le Requiem de Mozart, la metteuse en scène, également sud-africaine, y déployait tous les possibles de cet artiste kaléïdoscopique, mi-homme, mi-femme, mi-cabotin, mi-démon.

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Rien de tel pour Camille. Au Forum Meyrin, la chanteuse et compositrice française sort délavée du traitement aquatique administré par Robyn Orlin dans Alarm clocks are replaced by floods and we awake with our unwashed eyes in our hands… a piece about water without water, un titre à rallonge dont la dramaturge a le secret.

L’idée? Immerger la très créative artiste dans un flot de plastiques bleutés en lien, sans doute, avec la montée des eaux qui menace la planète. Et filmer le tout depuis dessus, de sorte (peut-être?) à montrer la petitesse humaine face au débordement planétaire. Parti intéressant, d’autant que les chansons de Camille viennent grossir le cours de cette thématique. Mais le spectacle est beaucoup trop bricolé et flottant pour l’emporter.

Il y manque une force, un rythme et surtout une tenue pour faire de cette digression fleuve, une proposition aboutie. On reste tout de même séduits par le naturel et la voix démultipliée de l’une des chanteuses les plus inventives de la pop française. M-P.G.