Balthus est décédé dimanche dans son chalet de Rossinière (VD) à l'âge de 92 ans. Cette grande figure de la peinture s'en va désormais rejoindre le panthéon de la modernité, aux côtés de ses aînés Matisse ou Bonnard, ou de quelques peintres surréalistes atypiques, un Victor Brauner, une Toyen. Il avait passé les dernières décennies de sa vie en Suisse romande, dans une solitude un peu hautaine, entouré des siens et poursuivant longuement son œuvre; à travers celle-ci, il quêtait désormais moins le décalage et l'effet d'étrangeté que la douceur et l'harmonie des couleurs.

Légende vivante

L'ancienneté aidant, il était devenu aisé à Balthus d'égrener et de répéter à bon escient quelques éléments propres à composer son personnage, véritable légende vivante, de manière à mieux soustraire les zones d'ombre, auxquelles il tenait farouchement, aux regards inquisiteurs. La demeure aux cent treize fenêtres, le Grand Chalet de Rossinière où il avait élu domicile avec sa deuxième épouse, Setsuko, était un de ces éléments, le lignage polonais du comte Balthazar Klossowski de Rola, de son vrai nom, en était un autre, la naissance un 29 février et l'anniversaire fêté tous les quatre ans seulement, de manière à préserver l'esprit d'enfance, représentaient un troisième élément de camouflage, sans oublier quelques souvenirs d'enfance, les encouragements du poète Rilke, préfacier du premier album de dessins dédiés au chat Mitsou, l'apprentissage précoce des langues et les vacances au Beatenberg, dans l'Oberland bernois.

Ce que cherchait à protéger cet être d'élection, ce peintre soucieux du métier, que répugnait toute interprétation et que cabrait toute velléité d'approcher le caractère ambigu de ses modèles préadolescents, c'était, en bref, le mystère de la création. Non qu'il n'ouvrît jamais les portes du Grand Chalet (mais celles de l'atelier restaient fermées) et n'accueillît dans les formes ses visiteurs. Toutefois, il était passé maître non seulement dans l'art des couleurs, patinées à la manière des fresques anciennes, mais aussi dans celui de l'esquive et de l'humour caché, comme l'a relevé Françoise Jaunin, qui a su écouter, à l'heure du thé, le peintre nonagénaire et tirer de ces rencontres la matière d'un livre d'entretiens, paru en 1999 à la Bibliothèque des Arts. Un livre qui résume le credo de Balthus, et sa vie.

Il était né à Paris en 1908, fils d'un historien de l'art et d'une comtesse russo-polonaise, Baladine Klossowska, trois ans après son frère Pierre Klossowski, qui devait se destiner à l'écriture et au dessin. Il avait fréquenté le collège Calvin à Genève, avant de se former, comme peintre, en copiant les maîtres qu'il aimait: Piero della Francesca, Masaccio, Poussin. A Paris, il s'était lié avec Jouve, Artaud, Giacometti, parmi bien d'autres amis de cet homme à la fois ombrageux, solitaire, et qui mena, par périodes, une vie sociale intense. Notamment lors des années passées à la tête de l'Académie de France à Rome, dans les années soixante et septante. Ce grand seigneur avait vécu dans de belles demeures et châteaux successifs, la Villa Diodati à Genève, le château de Champrovent en Savoie, le château de Chassy dans le Morvan, sans oublier la Villa Médicis à Rome, sorte de gentleman terrien dont les paysages, à la façon de ceux de Courbet qu'il admirait, déclinaient leurs bandes cultivées, grumeleuses et terreuses.

Dans ces paysages immobiles, fouettés par quelques branches sinueuses, la présence humaine, presque fondue au décor, finit par émerger, toujours étrange sans qu'on puisse expliquer les sources de cette étrangeté. Si ces paysages, qui selon l'aveu du peintre découlaient d'une rencontre avec la peinture chinoise, son espace et ses montagnes, ainsi qu'avec les collines toscanes, sont magnifiques, Balthus est surtout connu pour ses scènes d'intérieur, avec fenêtres, miroirs, jeunes filles à peine pubères et chats. Les intérieurs représentés sont des huis clos où s'observent ou s'évitent des enfants dont l'expression est au-dessus de leur âge, tels les personnages de Julien Green ou d'Emily Brontë. L'atmosphère, rehaussée par des effets lumineux très soignés, n'en est pas toujours aussi innocente et saine que le laissait entendre l'auteur de ces tableaux. Dormeuses alanguies, joueurs ou tireuses de cartes, frères et sœurs au front bas conservent dans leur posture une raideur, et aux lèvres un demi-sourire, qui signalent des mouvements intérieurs, un secret. D'où l'espèce d'enchantement que ces peintures, aux tonalités brunes, ocre, bleutées, exercent sur le spectateur.

Une symbolique se laisse lire, en filigrane, les joueurs misant leur existence, les trois sœurs tenant le rôle des Parques, les jeunes filles feignant d'offrir leur candeur comme on montre au chat l'oiseau interdit. Ce sont ces zones de trouble vaguement érotique qui font la modernité de cette peinture, au-delà de la religiosité recherchée, au-delà de l'indéniable beauté. Balthus s'est toujours dérobé aux avances que lui ont faites les surréalistes, coupables, selon lui, de systématiser l'usage du rêve, ainsi dénaturé. L'énigme contenue dans le tableau intitulé La Rue (1933-35), et dans bien des tableaux ultérieurs, tiendrait moins aux artifices surréalistes qu'à une vision très particulière du réel, ou de l'irréel.