Mieux vaut se pincer pour s'en convaincre. Dans le hall clairsemé du Forum Grimaldi, deux cents mélomanes avisés attendent sans y croire une légende. Fondateur du Velvet Underground, pionnier du minimalisme américain et producteur de quelques-uns des plus beaux disques de l'histoire de la pop (Patti Smith, Nick Drake), John Cale est à Monte-Carlo. Le temps d'honorer l'une des rares dates de sa tournée européenne qui faisait étape jeudi soir au siège de l'exposition Super Warhol, vaste opération estivale de la Principauté monégasque.

Des enceintes de la petite estrade encombrée s'échappe bientôt l'un de ces «drones» de violons superposés, reflet des débuts minimalistes du Gallois. Là, se pincer derechef. Car pour tromper l'ennemi, les légendes revêtent parfois l'apparence du vacancier le plus inepte. Baskets montantes, pantacourt et chemisette chiffonnée, le prince des ténèbres velveties s'est acclimaté sans broncher au cagnard du Midi.

Epaulé d'un quatuor idéal, alliant à son armature rock de subtiles arabesques digitales, John Cale a tôt fait de faire mentir sa mise de sous-doué en vacances. Tendu, fantasque et délicieusement composite, le récital du chanteur allie aux excellentes promesses d'un album à paraître cet automne une poignée de classiques servis frappés. Gun, Pablo Picasso, Fear (Is a Man's Best Friend) ou Paris 1919, autant de refrains connus jouant sur les multiples registres d'un musicien versatile, tantôt guitariste, pianiste, charmeur ou harangueur aux humeurs querelleuses.

Jusqu'à cet instant que tous attendent, lorsque l'homme s'empare enfin de son alto électrique pour une lecture implacable de l'immense Venus In Furs, immortalisé par Lou Reed sur le premier Velvet Underground. La tête encore chargée des clichés de la Factory warholienne exposés à deux pas, chacun scrute la scène si proche dans le fol espoir d'y voir apparaître, puisque tout semble désormais possible, les spectres de Sterling Morrison ou Nico.

Ne manque alors plus à cette assemblée dévote qu'un «Hallelujah», brûlot de Leonard Cohen que John Cale a fait sien lors de ses concerts acoustiques. Las, cette fois-ci, le chanteur rappelé ne revient pas, frappé l'apprend-on, d'un mal de gorge insidieux. Nombreux sont sans doute les sexagénaires atteints d'une angine à souhaiter pouvoir chanter, une heure et demi durant, d'aussi sublime manière.