Aller au contenu principal
Encore 1/5 articles gratuits à lire
Prince était une légende vivante dont les créations résonnent en chacun d’entre nous.
© © Mike Blake / Reuters

Disparition

Prince, pourpre est la pluie

Le musicien américain est mort jeudi dans sa résidence de Paisley Park. Il avait été hospitalisé d’urgence vendredi pour une grippe. Le Kid de Minneapolis avait 57 ans. Il a accompagné d’une morgue géniale les métamorphoses d’une époque

23 avril 2017. Nous republions cet article, un an tout juste après la mort de Prince. Des hommages lui ont été rendus tout ce week-end dans sa ville de Minneapolis.


L’âge de la pop est mort. Par cette accablante nouvelle publiée hier soir par le même site – TMZ – qui avait annoncé le décès de Michael Jackson, ce n’est pas seulement l’un des musiciens les plus flamboyants de sa génération qui disparaît, mais une époque entière. Celle où la musique américaine, noire américaine en particulier, avait réussi à s’imposer comme l’expression culturelle dominante dans le monde entier. Celle où des rescapés des ghettos du Nouveau Monde avaient su conquérir, au-delà des genres, des épidermes, des origines, un public immense, harponné par la grâce. A côté de l’œuvre qu’il laisse (des dizaines d’albums inégaux, quelques immortels), Prince a concentré en 57 ans seulement toutes les mutations médiatiques, les contraintes du show-business et, finalement, la mort du disque auquel il avait voué sa vie.

A cet instant précis, on songe à cette nuit de 1983. James Brown invite sur scène Michael Jackson, l’effroi qui se lit dans ses yeux, la timidité qui le tenaille, il vocalise du bout des lèvres. Puis, Brown appelle Prince; le parrain veut à la fois prouver que les nouvelles stars procèdent de sa geste, mais aussi qu’elles lui restent soumises. Prince est électrique, d’une fatuité ouvragée, plein de colifichets et d’audace: il saisit une guitare, se résout à ne rien faire d’autre que de tirer les cordes, dans un petit brouhaha de funk miné. Contrairement à Jackson, lui parvient à compenser sa panique par une posture de boxeur blasé. On a toujours pensé que Prince était mieux armé que Jackson, son rival, pour affronter sa propre enfance, les regards obsédants qui lui étaient portés, pour négocier avec son propre génie.

Il avait tout raconté, le plus vite possible, comme pour se débarrasser de son infortune et exorciser le mauvais œil qui le reluquait. En 1984, alors qu’il se trouve au sommet de son expression, Prince redevient Prince Rogers Nelson. Il sort le film Purple Rain, un demi-navet fascinant, où il décrit la violence ordinaire, le royaume brisé de l’enfance et l’incroyable attirail, la mégalomanie théâtrale, qu’il lui faut convoquer pour s’en sortir. Prince a beaucoup regardé Little Richard, les mises en scène, le charme sans genre prédéfini. Il a appris le métier d’icône en mimant les outrances de ses pères. Il se maquille, il se dandine, il est déjà objet sexuel non identifié et, de ce point de vue aussi, sa mort résonne avec celle de David Bowie, pour lequel une pop star était d’abord une figure mythologique du spectre total.

Obsession mélomane

Mais ce qui frappe, depuis sa naissance le 7 juin 1958 à Minneapolis jusqu’à sa mort à quelques kilomètres de là, c’est l’obsession mélomane. Quand il se retrouve sur la même scène que James Brown en 1983, il est surtout pétrifié par la généalogie dans laquelle il s’inscrit. Dès son album Prince en 1979, dès Dirty Mind en 1980 ou Controversy en 1981, Prince amplifie les exploits de ses mentors. Il sait que Sly Stone joue de tous les instruments dans les disques de sa Family, alors lui aussi jouera de tous les instruments. Il puise dans la soul de Motown, dans le funk de George Clinton, de Larry Graham; il ne souhaite qu’une seule chose: être à la hauteur de ceux qui, adolescent, lui mettaient la chair de poule. Et dans les étranges fêtes qu’il organisait dans son manoir de Los Angeles ou dans son temple de Paisley Park, il restait la plupart du temps silencieux, jusqu’au moment où son groupe lançait le bœuf et qu’ils jouaient ensemble de très vieux morceaux que Prince considérait comme insurpassables.

Cette nuit de 2007 où Prince avait donné son premier concert montreusien, il avait ouvert avec un standard de jazz de Wayne Shorter, l’orchestre s’était avancé comme une fanfare de La Nouvelle-Orléans, ils avaient repris un hymne de Maceo Parker, le saxophoniste de James Brown. Il y avait chez ce guitariste impérieux, chez ce solitaire constamment entouré d’une troupe dévouée, un sens de la transmission, presque de la vulgarisation, qui faisait de sa musique une puissante entreprise de relecture afro-américaine. Cette même nuit, à Montreux, il était réapparu à deux pas de l’aube sur une petite scène souterraine, dans un complet de satin blanc, pour jouer encore devant un public qui ne l’attendait plus. Prince feignait toujours l’ennui, la distance royale, mais il ne vivait que pour ces instants où la musique reprenait enfin. Ses aftershows, ces cérémonies improvisées d’après-concert, étaient plus convoitées encore que les récitals eux-mêmes. Comme s’il fallait chercher d’abord dans les coulisses du star-system ce qui faisait sa substance.

Lire aussi: Mathieu Jaton se souvient d’un génie mystérieux

Toute-puissance

Comme celle de Michael Jackson, la carrière de Prince coïncide avec la fin du 33 tours, l’arrivée du Compact Disc et la création de la chaîne MTV. Une transformation technique et une expansion médiatique qui définissent le statut neuf de la pop star des années 1980. L’industrie du disque triomphe, elle s’étouffe de sa propre opulence. Prince joue de sa toute-puissance, il impose ses règles, écrit pour Madonna, signe la bande originale du film Batman. Mais, dès le début des années 1990, la relation avec sa maison de disques Warner se détériore. Il a essayé de faire adopter avec un succès mitigé un symbole d’amour comme nom de scène. Il veut récupérer les droits sur sa musique, l’affaire se poursuit devant les tribunaux où il apparaît avec le mot Slave, esclave, dessiné sur sa joue. Comme, pour l’essentiel du public, le nom de Prince était attaché aux tubes «Purple Rain» ou à la reprise «Nothing Compares 2 U», peu avaient saisi la dualité fondamentale d’un musicien qui ne voyait en son obsédante présence publique qu’une opportunité de célébrer son art.

A partir de l’album The Rainbow Children sorti en 2001, consécutivement à sa conversion aux Témoins de Jéhovah, Prince multiplie les pistes de diffusion. Certains disques sont placardés dans des journaux, d’autres disponibles uniquement sur Internet. Il a anticipé d’une façon stupéfiante, pour un musicien qui a vécu de la suprématie des labels, la dématérialisation du disque, mais aussi le règne des niches. Même si les rappeurs, certains rockeurs, se sont aujourd’hui substitués aux divas du cross-over, rien n’égalera jamais la lame de fond des albums 1999 ou Purple Rain, dans le cas de Prince, ou de Thriller, dans celui de Michael Jackson. Difficile d’affirmer s’il faut déplorer la fin d’un certain consensus planétaire en matière de musique pop. Impossible encore de comprendre avec certitude à quel point le morcellement des genres est le signe d’une fragmentation du réel lui-même. Mais Prince, dans ses stades comme dans ses caves, a prouvé qu’une culture de masse pouvait s’allier avec des exigences d’avant-garde.


En dates

1958 Le 7 juin, naissance à Minneapolis de Prince Rogers Nelson.

1978 «For You», premier album solo.

1984 Sortie de «Purple Rain», son plus gros succès avec 20 millions de copies écoulées.

1993 Troque son nom contre un logo qui se prononce «Love Symbol».

2007 Concert événement au Montreux Jazz Festival. Il reviendra en 2009 pour deux shows donnés le même jour, puis en 2013 pour trois soirées distinctes.

2015 «Stare», ultime single.


Prince en quatre albums

«For You» (1978)
1er album, qui impose un génie de 20 ans multi-instrumentiste, à la fois auteur, interprète et producteur.

«Purple Rain» (1984)
L’album de la consécration qui vaut à Prince à la fois un Grammy et un Oscar.

«Sign o’the Times» (1987)
Double album psychédélique qui assoit son statut d’artiste culte, pont entre les musiques noires et la pop-rock.

«Planet Earth» (2007)
Dont la démarche interpelle: Prince distribue ce disque gratuitement aux lecteurs du «Mail on Sunday».

Publicité
Publicité

La dernière vidéo culture

Le performeur Yann Marussich se fait imprimer Le Temps sur le corps

Un soir à la rédaction du Temps. La salle de réunion est transformée en labo photo géant éclairé de rouge. Au milieu de la pièce, l'artiste Yann Marussich, rendu photosensible. Sur son corps nu se développent des titres du «Temps». 60 spectateurs assistent à l'expérience qui dure 45 minutes.

Le performeur Yann Marussich se fait imprimer Le Temps sur le corps

n/a
© Arnaud Mathier/Le Temps