Une drôle de soirée. Pour le moins contrastée. Avec, d’abord, un spectacle qui frappe par sa fragilité et sa naïveté. Ensuite, une proposition qui ravit par son aisance et son intelligence. Les Printemps de Sévelin se terminent ce week-end en beauté, avec les corps transformés du Grec Euripides Laskaridis et la déferlante furieuse de la Hongroise Adrienn Hod. Mardi et mercredi dernier, l’affiche est allée du très moyen avec «Exposed», de la compagnie romande Idem au très bien avec «Fit/Mifsit «des Irlando-mexicains Iseli-Chiodi et Lux Boreal. Etonnant grand écart, même pour un festival de danse.

«Ils ont bénéficié du coaching d’un dramaturge, vraiment?» Telle était l’interrogation mêlée de scepticisme qui a circulé sur les lèvres, mardi soir, à la sortie d'«Exposed», la création de jeunes danseurs de Sainte-Croix, réalisée dans le cadre ambitieux de «Danse et Dramaturgie», une opération de soutien aux chorégraphes en devenir qui associe quatre théâtres, romands et alémaniques, Pro Helvetia, la Société Suisse des auteurs et le Pour-Cent culturel Migros. Difficile de croire que Guy Cools, dramaturge régulier de Sidi Larbi Cherkaoui, ait guidé la compagnie vaudoise dans l’élaboration de cette production flottante et complaisante, uniquement éclairée par la présence d’un danseur, Kazuma Motomura, qui seul semble posséder un deuxième degré. La jeune compagnie aux corps certes souples et déliés pratique sinon une danse expressive, mais inopérante à force de contorsions dont on ne saisit pas les motivations.

L’idée des chorégraphes Clément Bugnon et Matthias Kass? Travailler autour de la pollution lumineuse des villes et le risque que nos nuits perdent en mystère ce qu’elles gagnent en clarté. De ce point de vue, le début est cohérent, qui déploie dans l’obscurité complète cris, respirations et sauts avec leurs réceptions. Mais dès que la lumière monte – et qui plus est, quand la musique commence –, la chorégraphie se dilue dans une gestuelle présomptueuse et sans intérêt. Bien sûr, la danse de la jeune femme, les yeux fermés, raconte la cécité, de même que l’évolution saccadée des deux interprètes masculins lorsqu’ils avancent vers le public pourrait évoquer les décharges électriques… Mais le tout est approximatif, fragile, pour ne pas dire faible, en termes de qualité de mouvements et d’intentions. On peine à comprendre comment un dramaturge compétent a pu laisser advenir un spectacle aussi peu convaincant.

Pas de doute, en revanche, sur la maturité technique et critique du second spectacle de la soirée. Avec sa réflexion futée – et truffée de références au grand écran – sur les rapports de force et les quêtes d’équilibre dans la société, «Fit/Misfit», créé en 2013, a véritablement bluffé l’assemblée. La prouesse de ce travail suisso-irlando-mexicain signé par le Vaudois Alexandre Iseli et sa compagne, l’Argentine Jazmin Chiodi? Orchestrer une déferlante chorégraphique parfaitement réglée où des personnages attachants et décalés tentent désespérément de se coordonner. Concours de figures imposées – des fiches sont distribuées, corps enchevêtrés, jeux de séduction et d’intimidation ou faux duels appartenant au vrai cinéma: tous les prétextes sont bons pour tricoter des enchaînements précis et rapides, qui fascinent par leur pertinence sans être lisibles au premier degré. Dans le registre ironique et joliment codé, «Fit/Misfit» est ce qu’on a vu de mieux depuis longtemps.

Les printemps de Sévelin, jusqu’au 20 fév. Théâtre Sévelin 36, Lausanne, 021 620 00 11, www.theatresevelin36.ch