Jean-Christophe Spinosi n'est pas près d'oublier les longues journées et les nuits blanches passées en juin pour enregistrer l'opéra Orlando furioso de Vivaldi. Là-haut, dans une magnifique abbaye au nord de la Bretagne, le jeune chef d'orchestre français a sué sang et eau pour venir à bout de son entreprise. France 2 s'était même déplacée pour faire un reportage, et entre deux répétitions, cette boule de feu avait trouvé le temps de décocher une phrase éclair: «Chez Vivaldi, il y a le même swing, la même tonicité et les mêmes grilles d'accords que dans la pop. C'est très rock'n'roll et groove.»

Musique de supermarché, Vivaldi? Oui, dans la mesure où les Quatre Saisons rythment les pas des ménagères à la Migros ou à la Coop. Non, car Vivaldi est ce génie indémodable dont la musique recèle encore une mine de trésors. L'essentiel réside dans son pouvoir guérisseur. Concentré de vitamines, les Quatre Saisons occupent une place de choix dans toute discothèque. Ces violons qui gazouillent comme au printemps, ces cordes qui tanguent comme dans une tempête en été, rien de tel pour chasser les idées noires.

Seulement voilà: le succès des Quatre Saisons a jeté une ombre sur le reste de sa production. Longtemps, les manuscrits ont ronflé dans des bibliothèques. C'est à peine si l'on commence à dépoussiérer l'immense legs du compositeur – quelque 500 concertos, 20 opéras complets, 40 cantates et plus de 60 œuvres sacrées! Les musicologues et interprètes ont leur part de responsabilité dans cet engouement si tardif. Méprisé pour sa facilité d'écriture, jugé léger, superficiel, le «prêtre roux» n'a jamais soutenu la comparaison avec Bach et Händel, considérés plus aboutis, plus profonds.

Par bonheur, Cecilia Bartoli a renversé la vapeur. Avec sa voix de feu et de glace, la cantatrice italienne a sorti de l'ombre des airs d'opéras qu'elle est allée dénicher dans le fonds Vivaldi de la Bibliothèque nationale de Turin. C'était en 1999. Entre-temps, The Vivaldi Album s'est écoulé à plus de 500 000 exemplaires dans le monde. Soudain, les mélomanes ont pris conscience que l'auteur des Quatre Saisons

avait un génie pour la voix. «On peine à croire que les opéras de Vivaldi sont restés si longtemps dans l'oubli», s'étonne Hervé Boissière, producteur chez Naïve.

Depuis cinq ans, ce label français a lancé une gigantesque Edition Vivaldi. L'entreprise discographique, l'une des plus vastes à ce jour, a pour objectif d'immortaliser au rayon laser l'intégralité des manuscrits déposés à la Bibliothèque de Turin: 296 Concertos, 60 œuvres de musique sacrée, une vingtaine d'œuvres pour le théâtre…, soit 80% du legs Vivaldi. Pour financer ce projet de titan, la maison de disques partage les coûts avec l'Istituto per i beni musicale in Piemonte. L'éminent musicologue Alberto est à la source de cette aventure qui tient du pari. C'est que le terrain est désormais prêt, alors que pendant des décennies, Vivaldi est passé pour un compositeur «ringard».

La boutade attribuée à Stravinski, selon laquelle «Vivaldi n'a pas écrit 450 Concertos mais 450 fois le même concerto», n'a pas facilité les choses. Comme l'explique Hervé Boissière, les années 1950 ont vu le Bach revival. Vivaldi, lui, était «ce gentil virtuose un peu inodore» que l'ensemble I Musici avait monopolisé – ah, ces Quatre Saisons! – pour faire fortune. Il a fallu la relecture radicale d'un Harnoncourt pour que du jour au lendemain, Les Quatre Saisons acquièrent leur modernité. «Ce fut une claque d'entendre ces œuvres avec des couleurs inouïes et une pareille dramaturgie.» Tranchantes comme un couteau aiguisé, les cordes en boyau du Concentus Musicus de Vienne rendaient leur nerf à une musique aussi «carte postale» que les gondoles de Venise.

Depuis, Vivaldi n'a fait que croître en intérêt. Tandis que Gardiner, Christie et Harnoncourt remettaient au goût du jour les œuvres de Rameau, Bach et Händel dans les années 1980, une nouvelle génération d'Italiens ont apprivoisé les instruments d'époque. «Ils se sont emparés de «leur» Vivaldi», s'exclame Hervé Boissière. Et c'est avec une frénésie sans pareille qu'ils se sont mis à défricher des concertos et des partitions oubliés. Aujourd'hui, ils se battent sur le même terrain, répondant à leurs envies et aux impulsions de leurs maisons de disques. Si l'ambition artistique de Naïve est de lever le voile sur des trésors, Vivaldi représente un filon rêvé, quand bien même les profits seront engrangés à long terme. «Quel que soit l'avenir du disque, l'Edition Vivaldi restera comme patrimoine», assure Hervé Boissière.

Voilà qui tranche sensiblement avec la mentalité du XVIIIe siècle. Vivaldi n'a jamais composé pour la postérité. Son souci était ailleurs: survivre dans une jungle. Dans cette Venise que les touristes idéalisent aujourd'hui, l'art tenait d'une entreprise commerciale. Et il fallait se battre. «Vivaldi était non seulement compositeur, mais imprésario. Il a dirigé un théâtre, il a conçu le concept de troupe. Il adaptait son écriture aux voix qu'il avait à disposition. Son profil était très ambigu: un prêtre qui n'a jamais donné la messe», raconte Hervé Boissière. Doté d'une santé fragile, sujet à des crises d'asthme, cet être extravagant s'est battu pour maintenir son indépendance. «Vivaldi n'a jamais voulu devenir un musicien de cour, explique le musicologue Frédéric Delaméa. C'était un entrepreneur de théâtre. Au Teatro San Angelo, il a programmé ses œuvres et celles d'autres compositeurs tout en bénéficiant d'une liberté de manœuvre absolue.»

Cette autonomie, Vivaldi ne l'a pas conquise en un tour de main. Né en 1678 à Venise, fils d'un excellent violoniste actif à la chapelle ducale de Saint-Marc et au célèbre Teatro San Giovanni Grisostomo, le petit Antonio s'initie tout naturellement au violon. «On a longtemps pensé qu'il était l'élève de l'illustre Legrenzi, mais c'est surtout son père qui l'a formé», précise Frédéric Delaméa. Père et fils travaillent main dans la main. Giovanni Battista Vivaldi accompagne Antonio à Brescia pour créer le fameux Stabat Mater. C'est lui qui copie une grande partie des partitions déposées aujourd'hui à Turin. Et c'est lui qui détecte une fibre dramatique hors normes chez son fils. «Dans ses Concertos, Vivaldi raconte quelque chose, comme s'il avait voulu peindre des situations théâtrales.» La couleur instrumentale, l'alacrité du geste et une connaissance approfondie de tous les instruments – qu'il combine de manière inattendue – en feront le roi du Concerto.

Ce n'est qu'à 35 ans que le Prete rosso signe son premier opéra. Son activité principale, qui l'occupera jusqu'à la fin de sa vie, sera la direction musicale de l'Ospedale della Pietà (un hospice réservé aux orphelines de la ville). Impresario au Teatro San Angelo, nouveau leader de l'opéra vénitien, Vivaldi doit faire face à des cabales. En 1720, Benedetto Marcello le prend comme cible dans un pamphlet intitulé Il teatro alla moda. Fustigeant les pratiques de l'opéra moderne, cette satire paraît pendant les représentations de La verità in cimento, chef-d'œuvre farci de trouvailles. «L'effet sera terrible: ceux qui détiennent le pouvoir et l'argent à Venise vont se liguer contre Vivaldi. Pendant cinq ans, il ne produira plus un seul opéra à Venise. Il fera jouer ses ouvrages à Florence, Milan, Mantoue, et obtiendra deux triomphes successifs à Rome en 1723 et 1724», poursuit Frédéric Delaméa. Applaudi aussi à l'étranger, Vivaldi rentre en 1726 à Venise, auréolé d'une gloire sans précédent.

Avec les années, ce franc-tireur devra composer avec la vogue de l'opéra napolitain. Décidé à ne pas céder, il fait face en s'emparant des armes de l'ennemi, sans pour autant sacrifier sa veine si singulière. L'Allemand Hasse, les Napolitains Leo et Vinci sont à la mode, défendus par des stars comme le castrat Farinelli. «C'est l'époque où les prouesses vocales et le spectacle l'emportent sur le contenu dramatique.» Vivaldi en souffre d'autant plus qu'il est le défenseur du dramma per musica, cette forme théâtrale où l'action précède la musique. Après ses opéras de la maturité (L'Olimpiade, Orlando Furioso…), Vivaldi devra peu à peu déchanter. Celui qui prétendit un jour avoir écrit 94 opéras (!) finira sa vie dans l'anonymat et la misère, en 1741 à Vienne.

Cette star, qui déplaçait des foules de toute l'Europe pour frissonner à son violon, donne aujourd'hui la pleine mesure de son art grâce au support CD. La musique de Vivaldi est porteuse d'une modernité. Ses opéras révèlent un dramaturge né. Souvent, c'est une trouvaille mélodique, harmonique ou rythmique qui donne son caractère à un air. «Vivaldi n'a pas la rigueur ni la sévérité d'un Bach, explique le musicologue Alberto Basso. Il ne développe pas ses thèmes. En revanche, il fait preuve d'une facilité d'écriture et d'une fantaisie ébouriffantes, ne serait-ce que dans l'alliage des timbres.» «C'est une musique pétillante, virtuose, brillante, qui a besoin d'un petit coup de pouce pour véhiculer l'émotion, analyse la metteuse en scène Rita de Letteriis. Sinon, elle verse dans la virtuosité pure et gratuite et l'on s'embête royalement.»

L'interprétation est donc un facteur décisif. «Vivaldi a une façon très directe et immédiate d'écrire, note le contre-ténor Philippe Jaroussky. Sa musique induit une relation physique. D'ailleurs certains passages font penser à de la musique de variété, comme celle de Michel Legrand.» Le baryton-basse Lorenzo Regazzo, lui, n'hésite pas à pointer du doigt l'instinct sauvage de Vivaldi: «Il y a à la fois de la douceur et quelque chose de barbare dans son style d'écriture. Vivaldi a besoin de contrastes pour être vivant.» Le chantier Vivaldi sera encore long. Un autre pointe déjà à l'horizon: la redécouverte des opéras d'Alessandro Scarlatti, aussi prolixe que son cadet vénitien. Mais c'est une autre histoire…

L'Edition Vivaldi, Naïve. http://www.naiveclassique.com