essai

La prison, face honteuse de la République

Auteur d’une étude sur la police, Didier Fassin a observé de 2009 à 2013 le fonctionnement d’une maison d’arrêt française. Accablant

La prison, face honteuse de la République,sous la loupe d’un anthropologue

Auteur d’une étude sur la police, Didier Fassin a observé de 2009 à 2013 le fonctionnement d’une maison d’arrêt française. Accablant

Genre: Essai
Qui ? Didier Fassin
Titre: L’Ombre du monde.Une anthropologie de la condition carcérale
Chez qui ? Seuil, 602 p.

La prison, on préfère en général l’oublier. Même dans une société qui y recourt de plus en plus, l’opinion ne s’intéresse que par à-coups à ce monde de l’ombre où réside un peu moins (en Suisse) ou un peu plus (en France) d’un habitant sur mille. Le regard, alors, se fixe dramatiquement sur la surpopulation carcérale, ou, à l’inverse, sur le laxisme supposé précédant une libération, et se détourne aussi vite.

Pour le reste, le sentiment général balance entre une volonté toujours plus forte de punir et l’angoisse découlant de la conviction diffuse que la punition – la prison – est l’école du crime. Un adage renouvelé après l’attentat contre Charlie Hebdo par la mise en évidence des phénomènes de radicalisation favorisés par la vie carcérale.

C’est une vision d’une autre profondeur que propose l’étude anthropologique de Didier Fassin au terme de quatre ans d’observation dans une maison d’arrêt française. Du jugement à la sortie, le livre donne à voir un parcours lourd de souffrances inutiles et débouche sur un constat sévère. Pour les politiques qui font de la prison un outil massif de discrimination ethnique et sociale. Et pour les mécanismes institutionnels qui vident de pratiquement tout sens le but de réinsertion assigné à la peine.

Le tournant sécuritaire qui fait exploser partout les taux d’occupation a été particulièrement abrupt en France, où il s’est en outre concentré, sur le modèle américain, sur la petite délinquance. Entre 2000 et 2009, ainsi, les condamnations pour usage de stupéfiants et pour conduite malgré la suspension du permis (en cas d’épuisement des points disponibles) ont augmenté, les premières de 255%, les secondes de 400%.

A part leur relative insignifiance, les deux infractions ont en commun de ne pas faire de victimes directes. Leur poursuite dépend donc des contrôles de police et constitue pour cette dernière une façon facile de «faire du chiffre». Elle se concentre en outre sur les suspects habituels – jeunes des cités, Africains, marginaux, Roms. Autant de personnes souvent déjà précaires qui, à la faveur d’une récidive ou d’une opposition à agent, se retrouvent en prison du jour au lendemain au terme d’une procédure de comparution immédiate. Et voient souvent s’effondrer le résultat d’efforts considérables pour garder la tête hors de l’eau.

Le monde qui les accueille se veut bienveillant. Là où le magistrat a voulu infliger au condamné un «choc carcéral» supposé le remettre dans le droit chemin, la prison s’efforce plutôt d’atténuer ce même choc. L’arrivant se voit remettre différents objets utiles: draps, vêtements de rechange, stylo, papier, trousse de toilette, bons de cantine… Le style tranche sur celui de la garde à vue et des interrogatoires. Comme tranche, dans la suite de la détention, l’absence de tout biais racial chez des surveillants qui tendent à préférer simplement les détenus faciles. Ce qui a pour effet de placer les Roms de Roumanie parmi les favoris. Disciplinés et respectueux, ils travaillent avec assiduité pour pouvoir nourrir leur famille au pays.

Mais la prison n’est pas qu’une affaire d’intentions. Elle se compose aussi de bâtiments surpeuplés, bruyants et obscurs, dont les vitres sont couvertes de caillebotis pour éviter les évasions, où les douches ne sont accessibles que deux jours par semaine, où il y a un poste de travail pour quatre ou cinq détenus et où tout avantage – parloir, travail, formation, voire libération anticipée – peut être remis en question du jour au lendemain en cas d’incident.

Comme c’est également le cas en Suisse, les effets de la surpopulation carcérale se concentrent sur les prévenus et les petits délinquants. Les maisons centrales (en France) ou les pénitenciers (en Suisse) n’accueillant que les détenus pour lesquels s’est libérée une place, les candidats s’entassent en amont, dans une promiscuité très éprouvante pour les nerfs.

Or les nerfs sont essentiels à un bon parcours carcéral. Si beaucoup de surveillants adoptent une attitude apaisante, s’efforcent d’éviter les conflits et les vexations inutiles, d’autres au contraire, par maladresse ou par malveillance, se montrent cassants, voire «cherchent» un détenu qu’ils ont dans le nez. C’est la promenade ou le parloir annulés pour quelques minutes de retard, l’accord donné pour un assouplissement brusquement retiré, la bousculade. Si le détenu échoue à maîtriser sa colère, il sera sanctionné, même si tout le monde sait que le surveillant a sa part de responsabilité – il ne faut pas désavouer le personnel, qui vit lui aussi des situations difficiles et tendues.

Dans ces circonstances, la notion de droits devient très relative. Un équipement – dans le cas étudié, le terrain de sport – hors d’usage suffit à limiter ces derniers. Et les objets les plus simples deviennent les enjeux de trafics innombrables. Les téléphones portables, ainsi, indispensables aux yeux des détenus pour maintenir les liens avec leurs proches, sont interdits, partout présents et donc partout menaçants pour qui se fait prendre en leur possession.

Si la tendance judiciaire est à plus de sévérité, la tendance carcérale est à l’amélioration relative des conditions d’emprisonnement. Un autre objet central des négociations carcérales, le «toto», résistance plus ou moins bricolée permettant de chauffer de l’eau, a ainsi disparu depuis que les plaques électriques sont autorisées et les télévisions à écran plat présentes partout font beaucoup pour détendre l’ambiance dans des cellules où beaucoup passent 23h/24. Le constat n’est toutefois qu’à demi encourageant: si elle rend la vie en prison plus facile, cette évolution ne la rend pas moins absurde. Et en cinquante ans, elle n’a pas empêché le taux de suicide en détention, particulièrement élevé en France, d’être multiplié par cinq.

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