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la saga des feuilletons

Le prisonnier d’Arsène Lupin

Dès sa première apparition en 1905 dans le journal «Je sais tout», Arsène Lupin est célèbre. Héritier des héros de Dumas, il est néanmoins formidablement à la mode. Et très vite, le gentleman cambrioleur inventé par Maurice Leblanc séduira les foules, de la France au Japon

Avec son image de dandy à chapeau huit reflets, gants blancs, cape et monocle, Arsène Lupin évoque aujourd’hui un héros quelque peu suranné.

Or, cette image de voleur à l’ancienne mode correspond mal au héros de feuilleton créé au début du XXe siècle par Maurice Leblanc. Ce dernier dépeint un homme alerte qui se distingue par sa culture linguistique, historique et artistique, son habileté, sa curiosité, son goût du progrès, sa forme physique, son presque don d’ubiquité et ses capacités stupéfiantes de transformiste. D’ailleurs, lorsqu’il fait sa première apparition en juillet 1905 dans Je sais tout – à la demande de Pierre Lafitte, directeur du journal et qui sera ensuite le principal éditeur des aventures du célèbre voleur – Arsène Lupin, loin d’être suranné, est au contraire à la pointe de la mode.

Jugez plutôt. Dès le premier épisode, Maurice Leblanc place la formule: «gentleman cambrioleur». Elle figure dans un billet laissé par Arsène Lupin à un malheureux baron qui y découvre que s’il n’est point volé c’est que ses meubles sont tous faux. Or, nous dit Jacques Derouard – auteur d’un Dictionnaire Arsène Lupin –, les mots «gentleman» et «cambrioleur» viennent tout juste de faire leur apparition dans le vocabulaire français. «Cambrioleur» connaît d’ailleurs une telle vogue que les auteurs de pièces de théâtre, les journalistes et les romanciers s’en emparent et l’utilisent à profusion: ainsi, en 1905 paraît un Cambrioleurs et cambriolés et un Cambrioleurs dernier cri presque simultanément à la première aventure de Lupin. L’Angleterre aussi est à la mode, et là-bas, les histoires policières font déjà florès. Conan Doyle y publie les aventures de Sherlock Holmes, Ernest William Hornung, celles d’Arthur J. Raffles, dandy et voleur de son état qui, selon certains, aurait inspiré le personnage d’Arsène Lupin.

Arsène Lupin est né vers 1874. Il est le fils d’Henriette d’Andrésy, tôt devenue veuve de Théo­phraste Lupin, le plus souvent présenté par Maurice Leblanc comme professeur de gymnastique, de boxe et d’escrime. Vers l’âge de sept ans, il commet, dans Le Collier de la reine, son premier vol. On lui connaît de nombreuses amours, parfois malheureuses, et même un fils qui lui serait né de Clarisse d’Etigues, l’une de ses plus chères conquêtes.

Arsène Lupin doit aussi beaucoup aux feuilletonistes du XIXe. Dumas fait partie des lectures privilégiées de Maurice Leblanc. Le gentleman cambrioleur fait écho au panache et à la légèreté d’un d’Artagnan – la comtesse de Cagliostro, amante et rivale d’Arsène Lupin, n’est d’ailleurs pas sans rappeler Milady –, aux mystères d’un Monte-Cristo, aux intrigues de Joseph Balsamo. Son goût des mystères historiques passe aussi par Dumas, tandis que Balzac et Eugène Sue figurent également au panthéon des ancêtres.

Mais, on l’a vu, Arsène Lupin n’en est pas moins très à la page. Non content de représenter un type en vogue, il utilise avec aisance et plaisir tous les avantages du progrès matériel. Dès les premières pages de ses aventures il est question de télégraphe sans fil. Il relève que tel endroit possède l’électricité, les water-closets, le chauffage central ou l’eau courante. Il aime le confort moderne, le maîtrise, s’en sert. Son repaire de l’Aiguille creuse possède un téléphone qui lui permet de joindre l’Amérique ou l’Asie. Il prend des photos avec le dernier modèle Kodak et donne des rendez-vous au Ritz ouvert depuis peu. Il se fait même professeur de ju-jitsu, art martial japonais tout juste exporté en France et dont l’efficacité exotique stupéfie les foules.

Cette manière d’être dans l’air du temps assure sans doute le succès des nouvelles de Maurice Leblanc. Habilement, l’écrivain fait de Lupin un personnage célèbre avant même qu’il soit connu. Lorsqu’il apparaît, dans L’Arrestation d’Arsène Lupin, celui-ci est présenté d’emblée comme cet «insaisissable cambrioleur dont on racontait les prouesses dans tous les journaux depuis des mois». Son ennemi, le commissaire Ganimard, est introduit lui aussi comme une vieille connaissance. Maurice Leblanc, par ailleurs journaliste, joue à fond des médias: Arsène Lupin est publié dans les journaux, tandis que la presse devient un élément essentiel de ses récits, truffés de citations d’éditions du soir, de nouvelles de la nuit, d’extraits de dépêches et d’articles de journaux réels ou imaginaires.

Et le public suit. Très vite, Arsène Lupin s’impose en France et à l’étranger, au point que Maurice Leblanc s’en dira «prisonnier». On peut juger de l’engouement par les adaptations et publications qu’il suscite. En 1907 paraît un premier livre, recueil des textes parus dans Je sais tout. Suit, en 1908, une pièce de théâtre, Arsène Lupin, de Maurice Leblanc et Francis de Croisset, donnée à l’Athénée à Paris. Cabaret, pantomime, café-concert, opérette, Lupin brûle les planches. Même la publicité fait appel à lui. Son éditeur Pierre Lafitte – qui gère en stratège la création de Maurice Leblanc – entretient la flamme à coups de concours qui accompagnent la sortie des textes. Arsène Lupin connaîtra une formidable carrière à l’écran: en 1908 déjà, la société Edison en propose une première version. En 1932, on peut entendre le premier Lupin parlant. Parmi la foule des films consacrés à Arsène Lupin – sans parler des séries télé plus tardives – la plus surprenante est peut-être celle – perdue! – de Kenji Mizoguchi qui, en 1923, tourne un Rupimono, adaptation de 813, qui témoigne du succès planétaire du cambrioleur français.

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