Dans un restaurant, une volée d’adolescentes se tirent des selfies en poussant des cris aigus. La caméra ne fait pas la netteté sur cette masse hystérique mais sur une fille qui, reléguée à l’écart à côté d’un agave, regarde droit dans l’objectif.

Rares sont les films qui réussissent un premier plan aussi intrigant, aussi prometteur. Cette Casey aux yeux noirs (Anya Taylor-Joy) est visiblement asociale, hypothèse que les commentaires des autres filles vont bientôt confirmer. Et puisque démarre un film de M. Night Shyamalan, il est à craindre que cette inadaptée se positionne en vectrice des calamités. Fausse piste. L’attaque vient d’ailleurs. Sur le parking, un inconnu asperge de soporifique le père de Claire, endort les trois occupantes de la voiture et prend le volant.

Vingt-trois personnalités

Lorsqu’elles reviennent à elles, Casey, Claire et Marcia sont bouclées dans un sous-sol, prisonnières de Dennis (James Mc Avoy, le professeur X jeune dans X-Men). Ce petit homme gris, psychorigide, obsédé par la propreté, en impose à ses captives, qui n’osent se jeter sur lui. Elles reprennent espoir en entendant une voix de femme derrière la porte, et déchantent lorsque Patricia entre: c’est Dennis, travesti. Elles le rencontrent aussi sous l’identité de Hedwig, un gamin de 9 ans avec un cheveu sur la langue… A l’extérieur, c’est Barry, le fashion addict qui se rend chez la psychiatre… Le ravisseur souffre de trouble dissociatif de l’identité. Vingt-trois personnalités (Kevin, Crumb, Orwell, Jade…) cohabitent en lui, et la vingt-quatrième (The Beast) est en train d’émerger, plus puissante et plus dangereuse que toutes les autres. Tandis que Casey tente de manipuler cette horde de profils, la psychiatre s’inquiète…

M. Night Shyamalan revient de loin. Au tournant du millénaire, il tourneboulait les spectateurs avec des films aux rebondissements étourdissants: Sixième Sens et son enfant qui voit les morts, Incassable, le combat du pot de terre et du pot de fer, et encore Le Village, une enclave de l’Amérique d’Hawthorne au fond des bois. Puis le surdoué, prématurément sacré «nouveau Spielberg», a perdu pied avec La Jeune fille de l’eau, cette niaiserie d’heroic fantasy qu’est Le Dernier Maître de l’air et enfin l’effarant After Earth, navet galactique à la gloire de la scientologie produit par Will Smith.

Détails bizarres

Ayant touché le fond, M. Night Shyamalan est remonté vers la surface avec Wayward Pines, une série télévisée dont la bizarrerie lui ressemble, puis The Visit. Réalisé pour une poignée de dollars, ce film retrace le séjour que deux gosses font chez de faux grands-parents, vrais psychopathes. Doté d’un budget confortable, le cinéaste réactive pleinement ses sortilèges dans Split. Ponctué de dialogues schizophrènes à la Gollum, relevé de détails bizarres, ce thriller claustrophobe invoque des monstres qui ont tous figure humaine, que ce soit Dennis-Hedwig-Patricia-etc. ou, en flash-back, l’oncle de Casey, un géant débonnaire et jovial dissimulant un prédateur sexuel.

Parce qu’elle a développé un instinct de survie, Casey réussira à échapper au Minotaure. A survivre au nom d’un principe forgé dans l’adversité: «On considère ceux qui ont souffert comme différents, inférieurs. Et s’ils nous étaient supérieurs?» Tordu, anxiogène, malin, Split ramène Shyamalan au sommet. Et une pirouette finale cite Incassable.


*** Split, M. Night Shyamalan (Etats-Unis, 2016), avec James McAvoy, Anya Taylor-Joy, Betty Buckley, Haley Lu Richardson, 1h57.