Des objets qui parlent. A la manière hésitante, profondément humaine de Jean-Luc Lagarce. «C’est l’histoire de gens qui se sont perdus de vue, qui se retrouvent et qui se souviennent», dit une tasse sans anse, dans le premier épisode. «Je préférais ne pas m’en mêler. C’est tout à fait moi cela, je reste à l’écart», observe une bague en or, dans le second volet. Nous sommes la photographie devait être un spectacle donné à la Tour Vagabonde, ce magnifique théâtre élisabéthain posté à Fribourg.

Contraint d’annuler les représentations, le Collectif Opus 89 a converti sa matière en clips poétiques de deux minutes, vidéos d’objets qui bougent et dialoguent. D’abord des verres, tasses et chope. Puis des colliers, boucles d’oreilles et bague. «Dans les prochains épisodes, il pourrait y avoir des fruits ou des papiers froissés», imagine Joséphine de Weck, la cheffe d’orchestre qui recueille les répliques des acteurs confinés et les pose sur ces photos d’objets se déplaçant à des rythmes saccadés. Le résultat, disponible gratuitement sur le site de la compagnie, est touchant. Car ces parenthèses délicates sont proches de l’univers de Lagarce, cet auteur français qui avançait par constantes formulations, reformulations, précisions.

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«Nous avons voulu faire toute la place à l’imaginaire d’une langue», confirme Joséphine de Weck. «Comme les comédiens ont enregistré leurs répliques sur leur téléphone, il y a une variété d’ambiances sonores et de qualités de voix différentes. J’aime bien ce côté bricolé et hétéroclite.» La jeune artiste longiligne, le regard profond sous une frange lourde, a étudié au prestigieux INSAS bruxellois avant de confirmer ce diplôme à la Haute Ecole des arts de Berne. Dans les films où elle est distribuée, elle compose des personnages énigmatiques, insaisissables. Elle met en scène aussi et écrit des chroniques, sur les montagnes, l’ombre nécessaire, la mondialisation.

Création largement improvisée

On peut les trouver sur le site de ce Collectif Opus 89 qu’elle a créé à Fribourg en 2013 et qui raffole des pièces à fleur de peau, conçues dans l’instant. «Nous sommes la photographie devait se calquer sur Nous sommes les troubadours, une création libre à neuf comédiens, réalisée l’an dernier en quatre jours et jouée deux fois, détaille la jeune femme. Sur des textes de ma plume, nous avions ficelé un spectacle choral, largement improvisé, avec des rendez-vous, comme des chansons, et qui profitait du cadre exceptionnel de la Tour vagabonde.»

Vu l’enthousiasme suscité par cette première proposition, le collectif fribourgeois s’apprêtait à faire de même avec des textes imaginés d’après La Photographie, de Jean-Luc Lagarce. «Tout ce processus d’écriture est tombé à cause du coronavirus. Du coup, nous disons le texte original», observe la comédienne. Au fil des dix épisodes, on entendra tout de même des monologues écrits par Joséphine de Weck d’après des anecdotes racontées par les acteurs.

Des acteurs de partout

Où vivent-ils d’ailleurs ces huit comédiens? «Une actrice vit en Bretagne, deux comédiens habitent Bruxelles, un Genève et les autres sont basés à Fribourg. Mais dans cette drôle de période de confinement, les distances sont annulées ou plutôt tout le monde est loin…» Heureusement, ces vidéos poétiques créent un moment sensible qui renforce le lien.


www.opus89-collectif.com