Décernés ce vendredi soir lors d’une cérémonie virtuelle, les Prix du cinéma suisse ont vu le triomphe de Petite Sœur, qui a pour toile de fond la Schaubühne de Berlin et la Suisse: nommé six fois, le film des Lausannoises Stéphanie Chuat et Véronique Reymond a été sacré meilleur film de fiction. Marthe Keller, qui ose casser son image en interprétant leur mère défaillante, reçoit quant à elle le Prix du meilleur second rôle.

Stéphanie Chuat et Véronique Reymond: «On avait envie de parler de ce lien très fort qui nous unit»

«Marthe Keller a immédiatement adopté Nina Hoss et Lars Eidinger comme ses enfants fictionnels. Tous trois se sont parfaitement accordés dans l’interprétation de cette famille boiteuse et dysfonctionnelle. Nous lui sommes reconnaissantes d’avoir eu ce courage, chose pas forcément évidente avec la carrière qu’on lui connaît», saluait le duo de réalisatrices dans une interview à l’Agence télégraphique suisse en septembre dernier, au moment de la sortie du film en salle.

Deuxième doublé

Petite Sœur a également remporté le Prix du meilleur scénario (Stéphanie Chuat et Véronique Reymond), du meilleur montage (Myriam Rachmuth) et de la meilleure photographie (Filip Zumbrunn). Une photographie lumineuse, une caméra proche des acteurs: les deux Vaudoises ont opté pour une image mobile. Pour y parvenir, elles ont fait appel au chef opérateur alémanique Filip Zumbrunn, «parce qu’il excelle dans l’art de filmer caméra à l’épaule, en donnant un mouvement constant à l’image, tout en travaillant le point avec précision». Le duo avait déjà réussi le doublé meilleur film et meilleur scénario en 2011 avec La Petite Chambre.

Sur «Les Enfants du Platzspitz»: Jamais sans ma mère

Sarah Spale, qui tient le rôle principal des Enfants du Platzspitz, a, de son côté, été sacrée meilleure actrice. Le film, réalisé par Pierre Monnard, retrace le parcours d’une jeune ado dont la mère toxicomane quitte la scène de la drogue à Zurich en 1992 au moment de sa fermeture. Comme des milliers d’autres, elles sont renvoyées dans leur commune d’origine. Le réalisateur fribourgeois est heureux que la performance de Sarah Spale soit reconnue: «Le film tient sur ses épaules et sur celles de Luna Mwezi, qui incarne sa fille. Même si, évidemment, c’est un travail d’équipe. Mon souhait serait de pouvoir retravailler avec ces deux actrices. On cherche d’ailleurs des idées, des projets pour que cela puisse arriver.» Ce n’est pas la première rencontre entre Sarah Spale et Pierre Monnard, puisqu’ils ont déjà collaboré sur la série Wilder, où elle joue le rôle principal, celui de l’enquêtrice Rosa Wilder.

Meilleur documentaire pour Milo Rau

Responsable des costumes dans le film réalisé par Pierre Monnard, mais aussi dans Spagat – nommé dans les catégories Meilleure actrice et Meilleur second rôle féminin –, la costumière et styliste bernoise Linda Harper s’est vu décerner un prix spécial. Le réalisateur bernois Milo Rau, qui vit à Berlin, a quant à lui remporté le Quartz du meilleur documentaire pour Le Nouvel Evangile.

Milo Rau: «Il faut raconter nos tragédies pour espérer les abolir»

Le film tourné à Matera, au sud de l’Italie, retrace l’histoire de Jésus, mais transposée dans le contexte actuel. Milo Rau raconte les réfugiés qui vivent dans des camps en dehors de la ville et qui, à la recherche d’un destin meilleur, cueillent pour un salaire de misère les tomates qui finissent dans nos assiettes. Ce drame social qui met en scène un Jésus noir et activiste politique, a été présenté pour la première fois aux dernières Journées de Soleure, et diffusé en ligne.

A lire: Lilo Pulver, de Berne à Hollywood

Dans la catégorie Meilleur court métrage, la réalisatrice et scénariste zurichoise Güzin Kar* l’a emporté avec Deine Strasse, tandis que le Quartz du meilleur film d’animation est revenu à Georges Schwizgebel pour Carnet de notes de Darwin. En fin de cérémonie, l’actrice Lilo Pulver, 91 ans, a reçu le prix d’honneur: «Je suis contente de ce prix, il me manquait, a-t-elle déclaré. Et cela prouve que je suis encore là.»

Le conseiller fédéral Alain Berset a qualifié la comédienne bernoise de «grande actrice», qui, comme Marthe Keller, a rayonné hors des frontières helvétiques. Elle a tourné sous la direction de Douglas Sirk (Le Temps d’aimer et le temps de mourir), Billy Wilder (Un, deux, trois) ou encore Jacques Rivette (La Religieuse). Quand on lui demande quel film elle a préféré, Lilo Pulver rétorque qu’elle ne peut pas répondre à cette question: «Sinon les autres seraient jaloux.»

 

* Correction apportée le 5 avril 2021: Güzin Kar est une femme. Merci au lecteur qui nous l'a signalé.