Lundi soir, nouveau Journal de TSR1: Nicolas Bideau, Monsieur Cinéma de Berne, retire son accréditation pour les Journées de Soleure. Chemise orange de nouveau cantonnier du cinéma suisse, il énonce dis-tinc-te-ment son nom à l'accueil des accrédités. La préposée lui répond: «Bideau, c'est Suisse, ça?»

Oui, Bideau, c'est Suisse. Son supérieur, le conseiller fédéral Pascal Couchepin, en charge du Département de l'intérieur, est là pour le rappeler mercredi soir en ouverture de la remise des Prix du cinéma suisse. Pour le défendre surtout, ainsi que la politique qu'il tente de mettre en place (lire ci-dessous). Il est vrai qu'une partie du sérail suisse, à l'image du directeur des Journées Ivo Kummer (LT du 16.01.06), ne comprend pas dans quelle langue nationale s'exprime Nicolas Bideau. Il veut un «cinéma populaire et de qualité»? Une expression qui fait débat à Soleure depuis lundi (LT 17 et 18.01.06).

Une expression qui revient naturellement, tout au long de la cérémonie d'hier, en particulier dans la bouche de Massimo Lorenzi, l'animateur romand de la soirée, qui frissonne de plaisir à titiller les personnalités appelées à remettre les Prix en les mettant sur le gril.

Chacun a sa parade dans ce qui restera la première cérémonie amusante des Prix du cinéma suisse: Nicolas Bideau lui-même qui, citant Le Temps de mercredi, lance un appel à Alain Tanner pour savoir pourquoi il s'oppose à sa politique; Armin Walpen, directeur de SSR SRG idée suisse, avouant avoir toujours eu un problème avec une discussion qui oppose la culture au succès («Je pense qu'il faut les deux»), provoque des rires dans la salle; Jean-Frédéric Jauslin, le directeur de l'OFC, ne voyant pas de «débat, mais une belle discussion».

Jusqu'à ce que Pietro Scalia, président du Jury des Prix, monteur d'origine suisse deux fois oscarisé à Los Angeles, ait droit, lui aussi, au sujet de dissertation. Aussi décontenancé que s'il observait une troupe de Mexicains tirant en l'air, lui, le professionnel de Hollywood, leur pointe simplement la cible: «Si vous obtenez la qualité, vous aurez le succès.» Frissons dans la salle.

Le palmarès établi par son Jury ne l'a pas trahi. Populaire est son maître mot. Avec Marthe Keller, meilleur rôle secondaire dans son premier film suisse, le prochain Fragile de Laurent Nègre, qui, absente mais filmée à New York, dit à quel point il lui est «agréable de se sentir appréciée dans son propre pays». Avec Carlos Leal, meilleur acteur de l'année pour son rôle dans Snow White de Samir, qui pleure à chaudes larmes les «galères» que lui réserve le métier d'acteur, en Suisse, depuis qu'il a décidé, il y a six ans, d'ajouter cette corde à son arc de rappeur au sein du groupe Sens Unik. Avec, autre Lausannois, Fernand Melgar, Prix du meilleur documentaire pour son bouleversant film sur le suicide assisté, Exit.

Et surtout, Mein Name ist Eugen, le film de Michael Steiner, également auteur de l'événementiel Grounding qui sort aujourd'hui en Suisse alémanique, devient le Meilleur film 2006 après avoir déjà convaincu un demi-million d'Alémanique et avant une sortie romande, début mars, qui pourrait enfin faire mentir l'échec systématique des fictions zurichoises en terres francophones. Son producteur, Peter-Christian Fueter, véritable instigateur de ce qu'il faut bien appeler un «film de producteur», s'est empressé de souligner que Mein Name ist Eugen, adaptation d'un roman à succès sur l'enfance dans les années 60, est «la parfaite combinaison de populaire et de qualité». Le silence de la salle, puis les applaudissements nourris lui ont donné raison. Et son sacre devrait permettre à Nicolas Bideau d'enfiler, du moins pour un temps, une chemise bleu ciel, sans nuages.