Il y a seulement deux ans, les Prix du cinéma suisse, renommés Quartz, étaient attribués par un jury de personnalités désignées par la Confédération. La profession avait dénoncé cette pratique ainsi que le flou qui lentourait et, l’an dernier pour la première fois, une Académie de professionnels de toute la branche avait eu la possibilité de nominer les meilleurs de chaque catégorie par vote en ligne. Mais la désignation des vainqueurs revenait encore à un jury désigné par l’Etat. Cette année, l’Académie a obtenu la pleine main sur les nominations ainsi que sur la désignation des gagnants. C’est dire que la cérémonie de samedi soir suscitait les plus vives craintes. D’aucuns avaient fait leurs petits calculs et n’avaient, par exemple, pas manqué de remarquer que, parmi les 250 Académiciens, les trois quarts environ sont Alémaniques.

C’est ainsi que tout le monde ou presque s’attendait à une razzia alémanique, en particulier grâce à La Disparition de Giulia de Christoph Schaub, comédie qui avait enchanté la Piazza Grande en août avant de devenir le plus gros succès de 2009 avec 170 000 entrées outre-Sarine. Or la démocratie réserve bien des surprises et, contre toute attente, le schéma de ces dernières années s’est répété: domination romande dans le domaine de la fiction, accessit alémanique en matière documentaire. Et La Disparition de Giulia qui repart bredouille dans toutes les catégories où le film était nominé.

Un an après la victoire logique de Home d’Ursula Meier, c’est donc une autre cinéaste romande qui a été plébiscitée: Séverine Cornamusaz pour son adaptation âpre du roman Rapport aux bêtes de Noëlle Revaz. Meilleur film, Coeur animal obtient également le Quartz du meilleur acteur pour Antonio Buil qui bénéficie, tant mieux pour lui, d’une absurdité des Prix du cinéma suisse: il l’emporte pour un second rôle, certes parfait, parce que les deux comédiens principaux sont Français et, étant étrangers, ne peuvent pas être nominés. Si les Oscars appliquaient la même règle, Marion Cotillard, par exemple, n’aurait jamais obtenu la statuette pour La Môme et travaillé ensuite durablement sur le sol américain. Hollywood sait attirer les talents. Et sait surtout que ça ne se produit pas avec des règles délimitées selon les frontières nationales.

Frédéric Mermoud, Quartz du meilleur scénario pour Complices qui sort le 31 mars et a déjà attiré plus de 100 000 spectateurs en France, est l’autre Romand qui humilie La Disparition de Giulia pourtant donné gagnant dans cette catégorie grâce au magnifique script de Martin Suter qui devait, avant Christoph Schaub, échoir à feu Daniel Schmid. Enfin, Dominique Othenin-Girard, avec un Dirty Money très en-dessous de ce qu’il avait réalisé par le passé, réussi à placer ses pions lui aussi grâce à l’interprétation de l’actrice Uygar Tamer, meilleur espoir de l’année, comme pour contredire l’acteur Bruno Todeschini, qui lui remettait son Quartz et venait de déclarer qu’«un bon rôle dans un mauvais film ne sert à rien».

La Suisse alémanique décroche donc les récompenses du meilleur documentaire («Die Frau mit dem 5 Elefanten, de Vadim Jendreyko découvert à Nyon, lors de Visions du réel, l’an dernier), celle de la meilleure actrice (Marie Leuenberger dans le téléfilm Die Standesbeamtin de Micha Lewinski), de la meilleure musique (Norbert Möslang pour le documentaire-fiction The Sound of Insects), ainsi que celles du meilleur court métrage et de la meilleure photographie (sous la forme d’un prix spécial attribué à Stéphane Kuthy, le compagnon et chef opérateur de la cinéaste Bettina Oberli pour Tannöd).

Aucune amertume patente, pourtant, parmi les 1000 invités du Centre de culture et de congrès de Lucerne. Plutôt la surprise d’un choix démocratique plutôt inattendu. Et bienvenu: à défaut d’une danseuse sortant d’un gâteau géant au milieu du saloon comme dans les Lucky Luke, la joie des Romands a égayé une soirée catastrophique, dont le décor semblait volé à une émission de la TSR des années 70 et où tout, des intermèdes musicaux aux extraits des films en concours, était trop long.

Sans compter les fautes de goût. Certaines persistantes: la Suisse reste le seul pays au monde, avec quelques dictatures peut-être, où c’est le ministre de la culture, respectivement de l’Intérieur, qui remet la statuette du meilleur film à son réalisateur. En France, par exemple, une telle intrusion du politique susciterait des vagues. Par bonheur, Didier Burkhalter étant cinéphile, il a retourné la solennité du moment avec une pirouette, arguant qu’il faut voir au-delà des frontières et réaffirmant son amour pour Clint Eastwood: «On pourrait peut-être naturaliser Monsieur Eastwood...»

Soit. Mais que dire de la chanson «Adieu» qui a ponctué l’hommage à Claude Goretta, pourtant bien présent et loin de la tombe? Chanson que le malheureux, blessé lors d’une chute dans un tram genevois, dût écouter religieusement, assis dans sa chaise roulante...

Et si l’étape suivante, dans l’appropriation des Prix du cinéma suisse, n’était plus seulement les nomination et la désignation des gagnants, mais également l’organisation de la cérémonie? En l’état, cette dernière ne sert vraiment qu’à réunir le milieu, sans aucun espoir que le grand public s’y réfère ou s’en passionne.

*Thierry Jobin est membre de l’Académie du cinéma suisse.