La nuit des nominations pour les Prix du cinéma suisse – qui seront décernés le 6 mars à Lucerne – s’est déroulée mercredi soir dans le cadre des Journées de Soleure. Une cérémonie, grosse bastringue enluminée comme un sapin de Noël déséché, qui a son importance pour les cinéastes, producteurs, scénaristes, musiciens et comédiens helvétiques: selon un esprit fédéraliste qui rappelle les grandes heures de L’Ecole des fans (à la fin, tout le monde gagne), c’est à ce stade que des chèques sont distribués: tous les nominés repartent avec une somme d’argent conséquente, les vainqueurs, en mars, devant se contenter de la statuette nommée Quartz et de la reconnaissance de leurs pairs (en attendant que le public, un jour lointain peut-être, soit attisé par les Quartz comme il l’est par les Oscars ou la Palme dor).

Ce qui a été couronné surtout, mercredi soir, c’est la fin d’une ambiguité. L’an dernier, la nouvelle Académie du cinéma suisse avait désigné, par vote sur internet, les nominés pour les prix, mais comme, la loi le stipulant, il fallait qu’un jury procède à ces nominations, ce sont en réalité une poignée d’académiciens triés sur le volet qui avaient décidé des nominations, sans prendre en compte les votes sur internet. Résultat: indignation de la centaine d’Académiciens qui avaient dépensé des heures à visionner tous les films suisses de 2008, qui avaient voté, et qui avaient découvert au bout du compte que ce vote n’avait même été considéré. Cette année, il existe toujours un jury, mais celui-ci aura eu une tâche pro forma puisqu’il a simplement signé la liste des nominés effectivement désignés par le vote en ligne.

Les prémisses de toute cette affaire furent que, jusqu’à 2008, les Prix du cinéma suisse étaient de l’entière responsabilité de l’Office fédéral de la culture (OFC). Mais, année après année, la profession soupçonnait les jurys d’être influencés par la pression de la Section cinéma. D’où la création, houleuse, de l’Académie et l’externalisation, par étapes, du Prix. Le président de cette Académie, le cinéaste Fredi M. Murer a rappelé mercredi soir que le processus est encore en cours et que même si l’OFC reste encore une mère qui traite encore le Prix et l’Académie comme ses enfants, il espère que ces oscars suisses gagneront leur totale indépendance dès l’an prochain.

C’est donc dans un climat apaisé, après les difficultés et les tensions qui ont présidé à la création de l’Académie du cinéma suisse depuis 2008, que la Nuit des nominations 2010 a couronné des artistes désignés par vote collectif. Et le palmarès a levé une crainte: que ces votes, qui ne sont soumis à aucune sorte de quota (linguistique ou autre), ne célèbrent que le cinéma de la majorité votante, c’est-à-dire la Suisse alémanique.

Dans le déroulé de la soirée, cette crainte a d’abord été confirmée: tous les courts métrages nominés, ainsi que tous les documentaires, sont alémaniques. Puis l’équilibre s’est imposé, ainsi que l’évidence: dans le domaine de la fiction, ce sont vraiment les meilleurs films des derniers mois, reconnus par les critiques et/ou par le public, qui ont été adoubés. Ainsi que La Disparition de Giulia de Christoph Schaub qui sortira prochainement en Suisse romande (meilleur film, musique, scénario pour l’écrivain Martin Suter, actrice et acteur). Ainsi également, car les Romands ne sont pas en reste, de Coeur animal de Séverine Cornamusaz (film et acteur) et Complices de Frédéric Mermoud (film et scénario). L’exercice de transition de ces nominations aura donc prouvé que la démocratie par le vote collectif a autant de goût quun jury trié sur le volet.